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04/08/2018 10:08 EDT | Actualisé 04/08/2018 10:08 EDT

«Slav» et «Kanata»: des dérives dangereuses pour la liberté artistique

À mes yeux, la création artistique exige réflexion, rigueur et désir de dépassement.

Paméla Lajeunesse
«L'œuvre d'art, qu'elle travaille les mots, les sons ou les images, est toujours de l'ordre de la représentation. Elle impose donc par nature une distanciation qui permet de l'accueillir sans la confondre avec la réalité. C'est pourquoi, l'artiste est libre de déranger, de provoquer, voire de faire scandale. Et, c'est pourquoi, son œuvre jouit d'un statut exceptionnel, et ne saurait, sur le plan juridique, faire l'objet du même traitement que le discours qui argumente, qu'il soit scientifique, politique ou journalistique.»Observatoire français de la culture

C'est à titre d'artiste, d'artiste engagée dans mon art et dans la société, que je me permets de prendre la parole, ajoutant mes mots à tous ceux énoncés depuis un mois. Saturé de paroles sentencieuses, sermons et phrases lapidaires, mais aussi de commentaires dignes et éclairants, l'espace démocratique n'a surement pas besoin d'un mot de plus.

Je me décide pourtant à écrire, tant tout ce qui se passe autour de l'annulation de « Slav » et de « Kanata » me questionne et me bouleverse.

Élevée en zone machiste, formée dans un milieu masculin et misogyne où la parole féminine était à priori méprisée et décriée, non-entendue d'emblée, j'ai mis de nombreuses années à conquérir un espace de création et de liberté artistiques. Le prix pour les conserver fut parfois assez élevé, que ce soit au théâtre du Nouvel Ontario à Sudbury, au théâtre Denise Pelletier dans les années 90, où, à plusieurs reprises, le milieu enseignant et le conseil d'administration ont exercé des pressions pour censurer ou retirer de l'affiche les spectacles de la troupe Momentum, « Les aiguilles et l'opium » de Robert Lepage (déjà), «Caligula » de Camus ou « Roberto Zucco » de Koltès, sous prétexte d'amoralité.

Pour des raisons qui me sont personnelles et qui ont été renforcées par 15 ans de travail en Ontario français, dans un contexte où l'expression artistique en français relève du haut risque, j'ai toujours été sensible aux minorités, à l'oppression et à l'impérialisme sous toutes ses formes. D'où sans doute un élan naturel vers celles et ceux dont la parole est ligotée, qui subissent mépris et condescendance, qui n'ont ni tribunes ni grandes scènes pour s'exprimer, qui ne sentent pas les enfants chéris de l'élite politique ou culturelle.

Cela fait longtemps que je questionne la couleur blanche uniforme sur nos scènes comme dans nos salles, que je réfléchis au renouvellement du public, à toutes les formes qui permettraient un meilleur accès, une expérience plus profonde, plus intime de l'art. Modestement sans doute, j'ai tenté à plusieurs reprises de rendre la scène un peu plus représentative de la société contemporaine et de favoriser l'émergence d'un imaginaire féminin loin d'être majoritaire, jusqu'à maintenant.

Pour moi la liberté artistique n'est pas un territoire anarchique, naïf et narcissique qu'on occuperait n'importe comment, comme un enfant gâté et capricieux. Elle s'accompagne de responsabilité, puisque l'art théâtral ne saurait être vivant sans la présence du public, lequel possède la liberté de réagir, de huer, de rejeter nos spectacles.

L'œuvre théâtrale est collective, le fruit d'un dialogue constant avec nos collaborateurs, nos camarades, avec l'audience - important soutien financier de la création théâtrale- et nos éventuels producteurs qui, parfois, posent sur le travail un regard empreint de méfiance et de crainte.

À mes yeux, la création artistique exige réflexion, rigueur et désir de dépassement. Nous mettons en scène, en lumière, les contradictions, les travers et les vices de nos sociétés. Nous pouvons montrer le machisme, le colonialisme, la violence, le racisme car nous le faisons par le biais de la fiction, grâce à un dispositif artistique qui nous autorise à exposer le pire. Non pas que nous soyons à l'abri des lois, mais le dispositif fictif est un cadre qui donne une forme et permet le dialogue sur les questions les plus épineuses. Ce dialogue, cette confrontation de points de vue opposés sont essentiels au processus créatif.

C'est pourquoi l'annulation par le festival de jazz des représentations de « Slav », le retrait de certains producteurs de « Kanata » me choquent. Tout comme me heurte la rapidité avec laquelle certains activistes canadiens, certains médias anglophones, et même certains artistes québécois se précipitent dans la brèche pour dénoncer le racisme québécois, le soi-disant repli sur soi et l'incapacité du Québec à s'ouvrir sur l'époque actuelle.

Bien que les québécois -francophones- soient alors présentés comme le nouvel oppresseur, par un effet de révisionnisme historique tout à fait étonnant, je constate au contraire l'échec du multiculturalisme tel que pratiqué au Canada, qui contribue au repli communautaire, à l'hostilité des groupes les uns envers les autres, l'incompréhension et la haine de l'autre, l'absence de véritable dialogue.

Il est bien vrai que le Québec résiste à intégrer totalement un modèle fédéral au sein duquel sa francophonie se trouve bafouée, et que pour cela on estime peut-être qu'il doit être puni. Qu'on choisisse l'artiste québécois le plus présent sur la scène internationale pour le faire ne peut relever du pur hasard.

Selon moi, rien ne justifie qu'on retire un spectacle de l'affiche sous prétexte qu'il ne correspond pas aux normes morales ou esthétiques de la société dominante. Ni que certains producteurs privés suppriment leur soutien à une œuvre qui créée la polémique. Oui les temps changent, ils ont toujours changé, rien n'est immuable. C'est l'évolution normale d'une société, confrontée depuis toujours et plus particulièrement ces cinquante dernières années à des mouvements majeurs qui fracassent tous les ilots de sécurité économique et sociale, communautaire même. Mais c'est du dialogue, de la confrontation même que peut naître la lumière, pas du silence et du bâillonnement.

Ce qui m'inquiète également, c'est la dérive que connait le Conseil des arts du Canada (CAC) depuis quelques années et à laquelle nous n'avons pas réagi publiquement. Défenseur historique des artistes et de l'art, garant de la liberté des créateurs et sans qui la création québécoise et francophone des 30 dernières années n'aurait pu s'épanouir, le CAC a intériorisé progressivement les pressions de certains groupes et peut-être aussi celles du gouvernement fédéral.

Le Conseil des arts, certains membres de son conseil d'administration se sont permis récemment, de prendre position publiquement au sujet de « Kanata » - un précédent, car il me semble que c'est la première fois que l'actualité artistique est ainsi largement commentée - .

Jouant les gendarmes et affichant une rectitude d'autant plus vertueuse qu'elle n'engage que les autres, le CAC se présente aujourd'hui comme le défenseur des luttes contre les différentes formes de discrimination. À mon humble avis, cette évolution risque d'avoir des conséquences néfastes sur la créativité et la multiplicité des voix d'artistes professionnels au profit d'expressions plus communautaires ou plus idéologiques. Elle impose, un peu sournoisement, un modèle canadien unique et sans aspérité, qui entretient la frustration et l'incompréhension entre artistes et au sein duquel il n'est pas certain que nous trouvions notre place ni que nous puissions discuter sereinement.

Nous devons collectivement nous battre pour préserver la liberté dans la création artistique, liberté d'écrire, de déranger, de provoquer ou même de faire scandale. Cette liberté nous la réclamons pour tous et surtout pour celles et ceux dont l'histoire, le territoire, la culture, les récits ont été spoliés depuis longtemps. Je souhaite ardemment que nos scènes leur soient ouvertes, que nous partagions le pouvoir et l'espace médiatique et que le public soit au rendez-vous. Nous devons également inventer de nouveaux modèles de discussions, en dehors des médias et des conseils des arts, entre artistes de toutes origines pour y confronter nos récits et nos visions divergentes du monde. Nous devons aborder les questions épineuses et douloureuses et le faire d'une manière originale. Ce sera dur et lent. Nous serons frustrés et en colère. Mais de ce dialogue, de cette confrontation entre nous, sans observateur, ni commentateur, ni censeur ne peut que sortir du bien et du beau et du grand. Et qui permettra sans doute que dorénavant « nos vies et nos cultures soient composées de plusieurs histoires qui se chevauchent. »