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14/03/2015 08:42 EDT | Actualisé 14/05/2015 05:12 EDT

Le quiproquo de la radicalisation

Durant ces derniers jours au Québec, de nombreuses voix ont insisté sur les liens plutôt ténus qu'entretenaient de jeunes Québécois partis présumément faire le djihad en Syrie, avec un enseignant et prédicateur musulman de Montréal.

Texte collectif : Aziz Djaout, Bochra Manaï, Siegfried Mathelet.

Durant ces derniers jours au Québec, de nombreuses voix ont insisté sur les liens plutôt ténus qu'entretenaient de jeunes Québécois partis présumément faire le djihad en Syrie, avec un enseignant et prédicateur musulman de Montréal. Selon ces voix, ces jeunes seraient « ses élèves », donc, implicitement, cet individu serait la cause de leur engagement présumé dans le djihad planétaire.

Ce raisonnement, malheureusement fort partagé, part de la prémisse qu'il suffit dorénavant d'établir la fréquentation d'un imam par un jeune québécois de confession musulmane pour expliquer les raisons de cet engagement djihadiste. Formule magique, s'il en est, qui voudrait que la conversion théologique constitue la voie royale vers la violence politique. Plus besoin dès lors de s'attarder plus longuement sur les motivations de ces jeunes à rejoindre un conflit armé. C'est de la faute de leur imam.

Il est grand temps que cette prémisse, qui jette la suspicion sur des opinions théologiques, soit dévoilée pour ce qu'elle est : une vaste supercherie déguisée en discours savant. Un attentat intellectuel dont les cibles sont principalement les voix discordantes qui, de l'intérieur des sociétés civiles occidentales, cherchent à faire entendre un discours critique sur le terrorisme et la guerre que nos gouvernements lui mènent en notre nom. Des voix qui redonneraient, entre autres, aux conditions politiques et sociales leur droit de citer dans l'analyse de la radicalisation et de la violence politiques.

Cette pseudo-théorie de la radicalisation comme processus théologique est l'oeuvre d'experts à la solde de ce que le politologue américain John Mueller nommait, dès 2005, l'industrie du terrorisme. Pour la plupart proches des officines politiques et des services secrets occidentaux (tels Walter Laqueur, Daveed Gartenstein-Ross, Laura Grossman, Marc Sageman, Quintan Wiktorowicz), ces experts imposent à tous une vulgate qui nous présente, comme le remarque Arun Kundnani dans The Muslims Are Coming!: Islamophobia, Extremism, and the Domestic War on Terror, la violence des musulmans comme le produit de leur religion (ou des idéologies politiques qui s'en proclament). Alors que notre violence, celle des puissances occidentales, est présentée comme la réponse rationnelle et légitime à cette violence irrationnelle.

Ces experts-missionnaires nous expliquent donc, depuis plus d'une décennie, aussi bien dans l'enceinte des universités que dans les médias, que cette théologie islamique, notamment sous sa forme salafiste, parfois conjuguée à une crise émotionnelle psycho-identitaire, demeure l'unique cause du djihadisme. Ce faisant, ils justifient des programmes de contre-radicalisation qui débouchent sur l'espionnage des sociétés civiles et des minorités musulmanes. Or, maints rapports académiques ont démontré que ces programmes se transforment à chaque fois en appareil de surveillance de masse et de délation digne de la période du maccarthysme, visant en priorité les institutions et les regroupements musulmans dans les sociétés occidentales. Ces programmes, auxquels des projets de loi du type C-51 viennent donner encore plus de moyens de contrevenir aux droits fondamentaux, constituent donc une sérieuse menace. Pas seulement pour les minorités musulmanes, mais pour tous les citoyens, incluant les écologistes, les syndiqués, et les indépendantistes.

Véritable épée de Damoclès sur la tête de tous ceux qui osent redonner le primat au politique dans l'explication de la violence dite islamiste, notamment en interrogeant l'industrie du terrorisme sur le financement et l'armement des groupes jihadistes, ces programmes sont paradoxalement accueillis avec enthousiasme par un large public, dont certains leaders communautaires musulmans. Pourtant, les dérives de ces approches dites de prévention de la radicalisation sont amplement documentées, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe. Certains, comme celui de la Police de New-York ou celui du Gouvernement anglais, le programme PREVENT, sont notoirement connus pour leurs multiples entorses aux droits fondamentaux. Ainsi que pour l'embrigadement des élites communautaires dans ces dérives.

Blâmer un prédicateur ou un discours théologique évite également à la population de se questionner sur ce qui pousse véritablement ces jeunes Québécois, comme d'autres mouvements de jeunes qui avant eux ont choisi la violence, à tomber aujourd'hui dans les mains du jihadisme international. Quand tout le monde répète ce mantra, comme cela semble être le cas aujourd'hui, on mesure à quel point l'industrie du terrorisme a réussi à soustraire à toutes critiques ses guerres iniques et sa levée des droits fondamentaux.

Enfin, consacrer la violence et le vocable de la radicalisation aux seuls musulmans est un processus plus que défiant pour le lien social des sociétés plurielles, notamment québécoise. À l'heure où les mouvements d'extrême droite ou les « milices de protection » s'organisent et que le discours d'exclusion des minorités projette les musulmans comme la « cible à abattre » il est plus qu'urgent de ne pas céder à ce quiproquo.

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