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31/08/2015 10:12 EDT | Actualisé 31/08/2016 05:12 EDT

Parler ou ne pas parler de radicalisation? Telle serait la question

Une pièce de théâtre montée par des jeunes musulmans pour parler de radicalisation, phénomène qui les touche puisque c'est sans cesse d'eux que l'on parle, est interdite.

Il y a quelques semaines, au Royaume-Uni, une pièce de théâtre intitulée Homegrown, portant sur la «radicalisation», a été interdite de scène par le théâtre qui l'avait programmée.

Montée par des jeunes, notamment des musulmans, elle avait pour objectif de «montrer» certaines réalités et de décrire certains parcours de jeunes, entre autres des femmes. Elle proposait de faire discuter et de créer un espace artistique critique, rôle que jouent les artistes de quelque communauté nationale ou ethnique que ce soit.

Cette pièce a tout simplement été interdite. Elle n'a pas eu lieu. Pas de vente possible de billets. Circulez, il n'y a rien à voir. Ou presque.

Cet événement, anodin au demeurant, peut s'inscrire dans une volonté de maintien de l'ordre, d'évitement des conflits et de la critique.

Sécurité peut-être, censure certainement.

C'est précisément le théâtre lui-même qui s'est autocensuré. En cela, c'est un cas intéressant pour qui s'intéresse à la chose publique et aux controverses qui fondent les liens sociaux dans nos sociétés plurielles, où l'islam, par ses défenseurs, ses contradicteurs, ses «instrumentalisateurs» et ses «nuanceurs», se pose surtout comme un objet de discussion plutôt que comme un objet à reconnaître.

Les jeunes qui ont créé cette pièce ont-ils le droit d'évoquer la question de la radicalisation dans leurs mots, selon leurs peurs ou leurs ambitions de la comprendre, et de la voir mise en scène, comme leur réalité le leur donne à vivre?

Peuvent-il le faire sans être terrassés par la perspective sécuritaire qui leur impose de regarder leurs compères musulmans, parfois leurs frères et sœurs, comme des ennemis de l'intérieur?

Peuvent-ils parler de la radicalisation, ce phénomène qui touche toute la société par l'extrémisation des relations sociales, mais qui ne pointe qu'eux?

Peuvent-ils parler de cette stigmatisation sociale et ethnique qui peut mener des jeunes vers des voies criminalisantes et destructrices, sans nécessairement avoir à prendre parti?

Cet événement amène à poser des questions à l'échelle communautaire musulmane. Il faudrait effectivement se demander s'il est nécessaire de parler de la radicalisation et s'il faut prendre des actions intra-communautaires et/ou institutionnelles pour contrer des phénomènes qui nous touchent comme société et comme «entités musulmanes plurielles».

Ou bien, faut-il se tenir à l'écart de ce sujet qui vient happer encore les réflexions et les actions? Faut-il participer à l'intérieur des institutions à partir desquelles les communautés peuvent être stigmatisées ou critiquer de l'extérieur les machines de «l'idéologie raciste» sans avoir prise sur le discours et les perceptions qu'elle produit et reproduit. En somme, il faut se demander ce qu'il serait utile, donc moins stigmatisant, de «faire» dans cette énième controverse.

Controverse qui engage une nouvelle fois les musulmans dans des positionnements polarisants. Est-il possible de parler de radicalisation lorsque l'on est musulman, pour dire qu'elle est un phénomène imputable à toute la société?

Parallèlement et de façon autonome, peut-on créer et soutenir des initiatives intra-communautaires qui fassent assez de place à la résilience, à la construction d'une autre narration, à des ateliers de discussions et de renforcement des identités plurielles sans être taxés de conspirer contre la société, de faire du «communautarisme» ou du repli identitaire?

Les enjeux autour de cette pièce de théâtre sont nombreux et disent beaucoup. Les jeunes Anglais, inspirés par une mise en scène artistique, sont les premiers touchés par ce phénomène et les discours sur le phénomène. Ils sont indéniablement les premiers concernés, que l'on veuille parler de radicalisation ou non. Ils sont les premiers à tomber sous le coup des prêcheurs mal-intentionnés et/ou recrutés par les gouvernements et organisations d'ici ou d'ailleurs. Les premiers à être criminalisés, les premiers à être les victimes de la délation téléphonique aux services de déradicalisation.

Les premières personnes concernées disent qu'elles veulent partager leur vécu, leur ressenti, leurs émotions, et ce, dans un espace artistique, et elles se voient refuser le droit de faire une représentation. N'est-ce pas là un signe d'illégitimé sociale? Si les jeunes musulmans n'ont pas de place au National Youth Theatre pour parler des questions qui les concernent, quels sont les espaces qui leurs sont impartis, consacrés ou autorisés?

L'enjeu est dans le fait de saisir que cette «radicalisation» dont tout le monde ne cesse de parler happe les musulmans et que cette nouvelle vague ne peut devenir le coeur de leurs luttes. Au mieux, il peuvent saisir les parcours des jeunes musulmans qui posent des actes de rupture, regrettables pour leur vie et pour l'avenir d'une génération d'enfants qui peuvent se sentir illégitimes, pour comprendre leurs responsabilités internes. Le pire serait d'endosser tout dans cette question sociale et de jouer le jeu d'une islamophobie qui les pointe comme les seuls protagonistes, qui plus est dans le rôle de l'ennemi, d'une chasse aux sorcières généralisée, mondialisée et désormais institutionnalisée.

Car dans toute cette nouvelle réflexion/praxis sur la radicalisation, l'objet islam n'y est plus seulement objet de controverses, de discussions de débats télévisés et d'atroces bousculades de femmes voilées dans la rue, il s'agit d'entériner l'idée que toute une jeunesse musulmane, composée d'hommes et de femmes, qui subit les attaques islamophobes normalisées et inscrites dans l'ordinaire, ne peut même pas trouver de voies alternatives pour en discuter.

Parler ou non de radicalisation n'est peut-être qu'une des questions et des positions à adopter. On peut se demander plutôt «qui peut parler de radicalisation» et qui a la légitimité sociale de parler de «radicalisation».

L'expertise des stars de plateaux télé qui ne cessent de diffuser une perspective sécuritaire prévaut-elle sur les expertises théoriques de chercheurs ou sur le vécu des acteurs touchés? D'ailleurs, est-ce dans les termes d'une remise en question sociale ou d'une validation des questions sécuritaires que l'on en parle? Dans cette matrice, les musulmans sont-ils appelés pour jouer l'unique rôle de «victime» dont il faut se méfier? Ou pourrait-on les imaginer comme des partenaires légitimes et autonomes sans les instrumentaliser à des fins sécuritaires?

Une chose est certaine, les organisations musulmans dans leur pluralité utilisent des stratégies diverses et parfois contradictoires, signe de leur hétérogénéité. Les musulmans, du Royaume-Uni de France ou du Québec ne diffèrent que dans la culture sociale et organisationnelle, mais comme groupe altérisé ils sont confrontés aux mêmes stigmates et aux mêmes prises de décision. Parler ou non de radicalisation, c'est décider de se pencher sur des problématiques internes et avoir le pouvoir de choisir les acteurs sociaux avec qui parler. Et même s'il s'agit pour les musulmans de ne pas succomber à une intériorisation du phénomène de la radicalisation, appartenant - répétons-le - à toute une société, il s'agit incontestablement pour eux de définir les termes de leur appartenance citoyenne et de leur appartenance communautaire, notamment dans leurs rapports aux «institutions sécuritaires» et à l'instrumentalisation ethnique qui peut être faite.

L'évènement «une pièce de théâtre montée par des jeunes musulmans pour parler de radicalisation, phénomène qui les touche puisque c'est sans cesse d'eux que l'on parle, est interdite» permet de dresser plusieurs constats. Le plus important serait de se dire que, quelles que soient les raisons, il faut inscrire cet évènement dans le registre des décisions qui ne servent pas le vivre-ensemble et la cohésion sociale, car il représente non plus les soubresauts, mais la certitude que les relations conflictuelles garantes de la démocratie n'ont pas de place, surtout initiées par des minorités.

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