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06/10/2016 10:09 EDT | Actualisé 06/10/2016 10:09 EDT

Pouliche vs épée styromousse

Petit Pou se promène et spot une pouliche. Il la veut. Moi, étant évolué, je me dis immédiatement: « Bon, qu'est-ce que le monde va penser!? Un p'tit gars avec deux pères qui veut jouer aux pouliches! Malédiction! »

En 1985, un jour pas particulièrement spécial, ma mère avait décidé d'aller magasiner au Westcliff avec son p'tit gars de trois ans. Pour les non-initiés, le Westcliff, c'était le gros centre d'achat de ma ville. À cette époque folle de vestons à épaulettes et de cigarettes fumées dans le char, il était possible de dumper son enfant à la garderie du centre d'achat, libérant ainsi la femme active des années 80 du fardeau de sa progéniture pour lui laisser le champ libre afin d'aller chez Sears essayer des parfums floraux. Moi, j'étais un p'tit gars à sa maman, toujours dans ses jupes. Faque, tu comprends que je ne voulais vraiment pas rester dans la garderie décoré avec un gros simili Mickey Mouse dans la mer d'enfants criards avec leur gilet Vuarnet turquoise. Ma mère m'avait promis qu'elle m'achèterait un beau jouet quand elle reviendrait me chercher, parce qu'elle avait compris la game parentale, t'sais. Et comme promis, ma mère était bel et bien revenue avec un jouet pour moi, le p'tit gars qui braillait en mâchonnant son chandail dans le coin. Le jouet? Une pouliche.

La coupable.

Et quand je l'ai pris dans mes mains, bam, c'est là que j'suis devenu gai. That's it. Pas besoin de plus d'explications que ça. C'est bien clair que ce jouet aux couleurs chatoyantes m'a instantanément fait revirer aux hommes. Je me suis mis à aimer dire « fabulous » et « honey », chanter des chansons de comédies musicales et me mettre du linge troué. J'exagère à peine...

Ma relation avec les jouets a toujours été tumultueuse. J'étais un p'tit gars qui jouait beaucoup avec ses jouets. Avec toutes sortes de jouets. Mais j'aimais surtout les jouets «pour filles». Les belles pouliches, les précieux décors, les oiseaux à longues queues et les princesses de Disney. J'aimais ça dessiner des sirènes avec des grosses boules couvertes de coquillages. J'aimais prendre le personnage de la princesse de Super Mario Bros 2. J'aimais faire de la gymnastique et faire la roue, pis toute.

J'aimais ça «les affaires de filles». J'ai par contre rapidement compris dans la cour d'école que les gars ne jouaient pas avec ça. Les gars, ils jouaient au hockey, aux Lego, aux Tortues Ninja, à He-Man ou à se tapocher. Les filles avaient le droit de jouer avec les jouets des gars, mais pas l'inverse. Une fille qui jouait aux Tortues Ninja, c'était un peu bizarre, mais correct. Un gars qui jouait avec une poupée Bout'chou, c'était interdit, c'était «fif». J'avais pourtant tous ces autres jouets-là, moi avec. Comme tout bon p'tit gars des années 80, j'avais ma part de Lego, de Tortues Ninjas de He-Man, Masters of the Universe. Mais j'avais surtout pas le droit de dire que j'avais la Barbie de Ariel, ni la maison rose des pouliches, ni une poupée Bout'chou qui s'appelait Geneviève.

La grande question est celle-ci: est-ce que ces jouets m'ont rendu homosexuel? Est-ce que le fait de jouer avec des princesses, des petits rubans et des petits froufrous m'a tellement féminisé que je suis devenu un homme qui aime les hommes? Si vous voulez mon avis, j'ai eu plus de risque d'être gai à force de jouer avec ceci:

Oh yeah, juste les vrais gars virils jouent avec des hommes musclés en p'tites culottes faites de fourrure.

Fastfoward, 30 ans plus tard. Mon enfant âgé de 3 ans m'achale pour avoir des jouets, et moi j'ai bien bien envie de lui en donner, parce que j'tripe autant que lui sur les bébelles pour enfant. J'avais bien hâte que mon p'tit soit assez grand pour qu'il passe aux vrais jouets, aux figurines, aux Legos et aux grosses affaires cool. Je voulais qu'il me demande des petites autos puis des pistes de course, un filet de hockey ou bien une épée styromousse. J'avais cette image du p'tit gars que je n'avais pas été, le modèle « boys will be boys », avec sa p'tite dent fendue, sa tache de bouette et son pantalon troué. Mon gars serait un vrai gars, «bonyeu». Je me suis ainsi rendu au Toys'R'Us.

J'étais ben prêt. «Tiens ti-gars, on va aller t'acheter des nouveaux jouets.» Le p'tit est excité et me montre des balles. Non, pas ça, t'en as 50 000. On va t'acheter des vrais jouets, un gros là, un bien fun. On se promène et il n'y a pas grand-chose qui l'intéresse. Les jouets de PatPatrouille? Bof. Les dinosaures là? Pfff. Le gros bidule à 100 000 piasses? Whatever. Tout d'un coup, le p'tit entre dans la rangée des «filles». Vous savez de quelle rangée je parle, c'est celle avec un gros vagin au-dessus. Non? Vous n'avez pas vu ça comme ça? Ah non, c'est vrai. La rangée de jouets pour filles est rose. Parce que la Nature (et les stylos Bic) a décidé que toutes les choses féminines seraient roses. Bref, Petit Pou se promène et spot une pouliche. Il la veut. Moi, étant évolué, je me dis immédiatement: « Bon, qu'est-ce que le monde va penser!? Un p'tit gars avec deux pères qui veut jouer aux pouliches! Malédiction! »

J'ai même insisté comme un épais pour qu'on aille dans l'autre rangée, voir s'il voulait un camion ou bien un dinosaure ou bien quelque chose avec des muscles et du poil. J'insistais. Je n'écoutais pas.

Oui, comme le reste de la population, j'ai succombé à mon jugement intérieur, à matante Culpabilité. Je me suis dit que c'était un jouet de «filles». J'ai même insisté comme un épais pour qu'on aille dans l'autre rangée, voir s'il voulait un camion ou bien un dinosaure ou bien quelque chose avec des muscles et du poil. J'insistais. Je n'écoutais pas. Je me disais que je faisais ça pour le protéger, parce que je savais c'est quoi d'être le p'tit différent, celui qui ne joue pas exactement comme les autres. Je ne voulais pas qu'il subisse les jugements du monde entier, parce que le monde n'a pas évolué. C'est déjà bien assez difficile quand un enfant ne «fit » pas dans le cadre préétabli, ça l'est doublement pour un p'tit gars qui embrasse sa féminité. De nos jours, on prône la joie de la différence, l'égalité, la force de caractère, l'intelligence, mais si un p'tit gars veut jouer à la coiffeuse ou à la Barbie, yark caca. Gai! Une petite fille peut aimer Star Wars et jouer avec sa figurine de Han Solo, mais qu'un p'tit gars qui joue avec Rey, hum, trouble en vue! Les campagnes publicitaires prônent le «hourra, les filles peuvent faire ce qu'elles veulent», mécanicienne, astronaute, chauffeuse de motocross, mais un p'tit gars veut être coiffeur ou danseur de ballet jazz, danger!

Je me suis dit que le monde, en 30 ans, n'avait pas changé tant que ça finalement. La conception des jouets est encore la même qu'avant, sinon pire. Tu as les jouets pour gars, puis les jouets pour filles. Tu as des figurines d'action pour gars, puis des belles affaires coquettes pour les filles. Il y a bel et bien quelques jouets neutres, mais plus l'enfant grandit, plus il doit choisir son camp. Rose ou bleu. Vagin ou pénis. Viril ou coquette. C'est alors que mon attitude parentale « fuck that shit » a resurgi, cette belle et béatifique attitude qui me fait dire que c'est correct de crier parfois ou bien de laisser le p'tit jouer pendant que je gosse sur mon téléphone. «Fuck that shit» que j'me dis. Tiens, je t'en achète deux de pouliches. La jaune et la bleue, les deux que tu voulais. Puis à la maison, on va écouter l'émission des pouliches. On est reparti, et il était content. Il a voulu déballer ces pouliches drette là et il a joué avec dans le char. À la maison, il a joué avec les pouliches et ses dinosaures, avec Joie de Inside Out puis avec Ruben de PatPatrouille. Il n'y avait pas de distinction pour lui. C'était juste des jouets. J'étais bien humble devant lui. Il avait son gros fun noir, et j'avais failli lui enlever ça. J'avais honte de mon moi-même. D'avoir tenté de forcer la «normalité» sur mon enfant.

Le jour d'après on a été chez ma mère et on a fouillé dans le vieux coffre à jouets et j'ai ressorti les vieilles pouliches qui avaient survécu. Mes pouliches. Tiens mon ti-gars. Joue. Il a joué, il a tripé, puis comme tout enfant de trois ans, il s'est tanné au bout de deux jours et il a recommencé à m'achaler pour avoir de nouveaux jouets. «There you have it ». Une leçon de plus pour moi. Qu'il joue donc avec ce qu'il veut, tant que ça l'occupe pendant un p'tit bout et que je ne suis pas obligé de l'amuser incessamment.

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