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13/03/2016 09:43 EDT | Actualisé 14/03/2017 05:12 EDT

Sur les quais de Vârânasî, les morts brûlent pour reprendre vie

Vârânasî, dans l'Uttar Pradesh (Inde), est le lieu de pèlerinage le plus fréquenté par les hindous (plus de 80 % de la population). Chaque jour, cette vieille cité bordée par le Gange voit défiler les morts pour des incinérations sacrées sur des bûchers en plein air.

Le soleil brûle les gradins de pierre au bord du Gange, à Vârânasî. À la lumière aveuglante de l'après-midi se mêle une fumée blanche qui s'échappe d'un bûcher. Nous sommes sur le ghat Manikarnika, un crématorium en plein air installé sur les rives du fleuve sacré. Ici, les incinérations se déroulent quotidiennement sous les yeux des voyageurs de passage, des femmes en sari qui se purifient dans le Gange et des «saints hommes», ces hindous à la barbe longue qui méditent toute la journée sur la berge.

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Un «homme saint» médite sur les marches au bord du fleuve sacré. © Aurélie Bacheley

Un autre rapport à la mort

Chaque jour, 200 à 300 cadavres deviennent poussière sur le célèbre ghat. «Les hindous ont un rapport différent à la vie, et donc à la mort», explique sereinement Ayush, un jeune guide de Vârânasî. «C'est naturel de mourir, ça fait partie du cycle.»

Dans cette religion, la crémation est supposée libérer l'âme qui se réincarnera. Ainsi, la récompense des «bonnes actions» de toute une vie se concrétise à ce moment précis. Quant aux cendres et restes humains, ils finissent bercés par les flots du Gange, où se baignent chaque jour des centaines de croyants.

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Les hindous se purifient de leur péchés dans le Gange. © Aurélie Bacheley

Ceux qui traversent la place des crémations assistent à un sinistre concert : un mélange entre les pleurs des veuves cachées sous le voile de leur sari, les crépitements du feu qui renferme des corps, et les reniflements des vaches bien décidées à se joindre à la procession. L'animal sacré de la religion hindouiste traîne près du bûcher pour manger l'ensemble qui recouvrait le corps du mort deux minutes plus tôt : les fleurs d'un orange éclatant et une sorte de couverture de survie dorée. À côté de cette vache erre un homme au crâne rasé, vêtu de blanc. «Peut-être le fils aîné du défunt», suppose Ayush. Traditionnellement, un homme de la famille en deuil, souvent le père ou l'aîné de la fratrie, s'habille de cette manière avant de se faire raser le crâne sur les marches qui descendent vers le fleuve, entre les hautes piles de bois. «On utilise du bois de manguier car il sent bon. Ça limite les odeurs», poursuit Ayush.

Trois heures pour brûler un corps

Les hindous préféreront toujours incinérer leurs morts au plus près du Gange, mais il existe aussi un four électrique, situé 300 mètres plus loin. Une alternative beaucoup moins onéreuse, environ 110 dollars contre le double pour une crémation sur le ghat Manikarnika.

Au-delà de la valeur symbolique du bûcher en plein air, le rituel mobilise beaucoup d'hommes sur la berge et prend du temps : «Trois heures pour brûler un seul corps», détaille le guide. Le quai a ainsi des allures d'usine, tant l'activité est intense du lever au coucher du soleil.

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Les crémations débutent dès le lever du soleil sur ghat Manikarkaka. © Aurélie Bacheley

Le processus de crémation s'effectue en plusieurs étapes : positionner le cadavre sur un brancard de fortune, l'envelopper de la couverture brillante et des fleurs sacrées avant de le plonger entièrement dans le Gange. Personne ne s'embarrasse de délicatesses, les deux hommes qui portent le brancard agissent avec efficacité sous les yeux de la famille endeuillée. Puis le corps est déposé sur le bûcher aux cendres encore brûlantes de la crémation précédente, avant d'être recouvert de bois. «La famille reste une dizaine de minutes près du bûcher, puis elle va s'asseoir plus loin pour regarder, car il fait trop chaud», poursuit Ayush.

Le jeune homme comprend que la scène puisse troubler les regards occidentaux confrontés à un véritable fossé culturel, encore plus important ici que dans le reste du pays. «Un touriste indien est aussi choqué quand il débarque à Vârânasî qu'un touriste européen l'est dans le reste du pays».

Billet précédemment publié sur le blogue voyage des deux auteurs, Libres en quête, et sur le Huffington Post France.

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