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18/02/2014 01:03 EST | Actualisé 19/04/2014 05:12 EDT

La chasse aux «fantômes»

Je suis une de ces fantômettes qui hantent les «chasseurs et chasseuses d'islamistes, auto-proclamé(e)s porteur(euse)s de l'étendard de la vraie laïcité». Québécoise d'origine marocaine et de confession musulmane, j'ai grandi à Montréal et j'essaie de pratiquer ma foi en mariant texte et contexte. Jusque-là, ça peut aller. Ça commence à effrayer quand je mentionne que je milite pour une cause. Musulmane pratiquante militante. Ça ne sonne pas beau; ça sonne femme voilée soldate d'Allah toute en noir portant le coran dans une main et le sabre dans l'autre. Mais non, nous répondent lesdits-chasseurs et lesdites-chasseuses; on assiste aujourd'hui selon eux à une modernisation des «islamistes». Celles-ci seraient maintenant instruites, intelligentes et articulées. «Triple danger»... et le piège de la diffamation se ferme.

Les modéré(e)s et les islamistes

«Pourquoi n'y a-t-il pas de musulman(e)s modéré(e)s dans les médias pour critiquer les «intégristes» et l'horreur de l'islam?» Combien de fois a-t-on entendu ou lu ce cri, cet appel à ceux dont on espère l'existence et qu'on voudrait voir prendre les micros et crier leur modération face à ces « méchant(e)s islamistes» qui apparaissent sur tous les plateaux de télé.

Les questions qui s'imposent sont: comment établir l'identité de ces musulman(e)s modéré(e)s? Qui peut définir un groupe ou un individu comme étant modéré et qualifier le reste d'extrêmes? Un(e) musulman(e) modéré(e) est-ce un(e) musulman(e) qui pratique, mais pas trop? Un(e) musulman(e) qui n'en a pas l'air? Ou encore un(e) musulman(e) qui nous ressemble tellement qu'on oublie qu'il/elle est musulman(e)... Et c'est ô combien réconfortant?

L'islam est une foi, une spiritualité et une pratique. Les musulman(e)s sont près d'un milliard et demi dans le monde réparti(e)s sur tous les continents et à travers mille et une cultures. Les Québécois(e)s musulman(e)s n'échappent guère à cette réalité et présentent également une mosaïque très colorée et diversifiée. On peut alors facilement imaginer la répartition de tous ces citoyen(ne)s sur le spectrum de la pratique religieuse qui peut aller de nulle jusqu'à très présente dans le quotidien d'une personne. On nous dira alors que les modéré(e)s se situeraient au milieu, parce que «très pratiquant(e)s» sonne «très méchant(e)s» voire «potentiellement violent(e)s». Erreur. Sur chaque point du spectre de la pratique religieuse, il y a des êtres humains, avec tout ce que cela peut signifier de bon, mais aussi de haine, de méchanceté et d'autres caractères laids de l'humain.

Oui, parmi tous ces musulman(e)s dans le monde, il y en a qui veulent des États gouvernés par l'islam, ou plutôt leur lecture de l'islam. D'autres qui ne veulent rien savoir de la pratique religieuse. Et d'autres encore dont le seul souci est de vivre dans une société juste et démocratique en pratiquant librement leur foi. Parmi les premier(ère)s, on trouverait des non-militant(e)s qui ne font que rêver d'une islamisation de l'État, et d'autres qui sont partisan(e)s actif(ve)s de cette vision. Et parmi ces dernier(ère)s, il y en auraient qui promeuvent cette vision par des stratégies politiques, comme des partis politiques; et d'autres, très minoritaires, qui la traduisent malheureusement par la violence. Pour compliquer les choses un peu plus, on peut même trouver des musulmans non pratiquants qui ont des pensées, ou peuvent aller jusqu'à poser des gestes violents, contre «l'Occident» ou ce qui peut le représenter pour soi-disant défendre l'identité musulmane.

Sans vouloir semer un air de panique, on peut dire qu'il existe certainement au Québec des musulman(e)s avec une vision restrictive et littéraliste de la religion. Et, il y en a peut-être qui ont des pensées violentes. Passeraient-ils aux actes ? On espère toutes et tous le contraire.

C'est complexe tout ça. Oui. L'être humain l'est tout autant. Vouloir tout simplifier en créant deux catégories: «musulman(e)s modéré(e)s» et «islamistes méchant(e)s» serait aussi injuste que prétentieux et démagogique. On n'essentialise pas des millions d'humains selon une supposée posture «éclairée» et «neutre» qui permettrait de juger qui est le bon et qui est le méchant.

Et la chasse aux fantômes?

Les chasseur(euse)s dont j'ai parlé au début de l'article sont plutôt hanté(e)s par des femmes comme Leila Bdeir, Samira Laouni, Bochra Manaï ou encore moi-même, qui avons été engagées dans diverses causes sociales dans le passé et continuons à le faire aujourd'hui, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur des communautés musulmanes pour des causes de dignité et de justice, ici même comme ailleurs. On nous colle alors l'étiquette d'«islamistes» tout en prenant soin de donner à ce concept, encore une fois de façon démagogique, une définition amalgamée et terrifiante (en y associant terreur, violences et discriminations), plutôt que de discuter du sens sociologique et historique du concept de l'islamisme. Or, le vent de suspicion continue de souffler lorsqu'on juge que notre niveau d'études et notre style d'intervention sont des éléments dangereux... Et on referme ainsi le piège. Essayer de s'en sortir devient stérile puisqu'une aura de doute, de rumeurs et de diffamation plane déjà autour de ce piège.

Pourquoi ces chasseur(euse)s ont-ils choisi cette stratégie? Je suis aussi curieuse que vous de le savoir. Sont-ils (elles) les seul(e)s à se soucier du sort du Québec? Quels effets leur stratégie de harcèlement provoque-t-elle dans la société? Aide-t-elle à créer un climat de paix et de dialogue? Favorise-t-elle un rapprochement entre les citoyen(ne)s de diverses origines et croyances? On peut également jouer la carte du fantasme et se questionner sur leur possible agenda caché. Mais ça serait aussi épuisant qu'inutile.

En attendant...

Il y a certainement encore beaucoup de travail à faire au sein des communautés musulmanes pour continuer à promouvoir une pensée ouverte et contextualisée de l'islam, de façon à ce que les jeunes québécois(e)s de foi musulmane, d'aujourd'hui et de demain, aiment et assument davantage leur identité multiple et se sentent à l'aise dans notre société. Ce travail ardu et pourtant si nécessaire socialement ne peut se faire que par celles et ceux qui portent un message d'ouverture et de dialogue et qui sont prêt(e)s à investir temps et énergie pour le transmettre. Des militant(e)s pour l'égalité, la justice et la compassion... Et c'est tant mieux ainsi!

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