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29/10/2014 09:37 EDT | Actualisé 29/12/2014 05:12 EST

Réponse à André Drouin sur la fermeture des mosquées

Une grande majorité des musulmans pense en effet que djihad est une guerre contre soi-même. En conséquence, Monsieur Drouin, les mosquées ne sont pas des lieux d'ébullition du terrorisme ou du fondamentalisme. Soyez sincère, ayant au moins la décence de dire que 99% des musulmans qui fréquentent des mosquées sont des musulmans pacifistes.

Suite à l'attentat d'Ottawa, les multiples réactions ne se sont pas fait attendre. Le gouvernement, bien évidemment, a condamné ouvertement cet attentat qui a touché le cœur de l'appareil étatique. Par ailleurs, si les réactions de la société civile ont été salutaires - condamnation des attentats de toutes les parties actrices du débat public - il n'en demeure pas moins qu'une personne, André Drouin, l'ex-conseiller municipal d'Hérouxville et coauteur du code de vie d'Hérouxville, a su s'attirer les feux des projecteurs en faisant une annonce plutôt sordide et incroyable dans un pays démocratique : la fermeture des mosquées.

Un renouveau de la liberté de religion au Canada ?

La liberté de religion est un principe essentiel dans une société démocratique. Et le Canada ne le sait que trop bien. Le Canada a été le pays fondateur du Bureau pour la liberté de religion lequel avait annoncé son inauguration au sein d'une mosquée de la communauté islamique Ahmadiyya du Canada afin de marquer l'importance qu'accordait le pays à toutes ces questions de persécutions des minorités.

Comment alors peut-on partir de ce constat pour en arriver à cette déduction d'André Drouin, laquelle conduit à une situation totalement absconse, se revendiquant d'une fermeture des mosquées pendant 90 jours ? Il faut en réalité se poser une question préalable, qui n'est autre que la signification d'une mosquée dans l'islam. D'aucuns n'hésiteraient pas à soulever que la création de mosquées dans un pays marque une forme de propriété religieuse, une sorte de pseudo retour à l'islam d'Andalousie.

Le problème réside justement dans cette rhétorique totalement fallacieuse qui vise à détourner le vrai sens d'une mosquée. La mosquée est un lieu d'ouverture et de tolérance et elle doit, selon le cinquième calife de l'islam Ahmadiyya, être le signe de la paix lorsqu'on en voit une s'installer tout près de chez nous. La mosquée est également un lieu qui permet l'échange entre les différentes cultures, mais également entre les différentes religions.

Le prophète fondateur de l'islam, Muhammad, a également suggéré aux musulmans de considérer la mosquée comme un havre de paix. Lorsqu'on regarde les hadiths - le compte-rendu de ses paroles et gestes - on s'aperçoit qu'il y a reçu des chrétiens, des juifs et plusieurs autres religions. Non seulement il les a reçus, mais il leur a également proposé de rester et de prier dans cette mosquée dans la mesure où Dieu ne se divise pas en fonction des religions.

On est bien loin d'une mosquée conquérante, marquant un retour manifeste à l'Espagne andalouse ! André Drouin se permet de proposer la fermeture pendant 90 jours des mosquées au Canada puisqu'elles seraient « la source du mal ». On en revient à cette fameuse dichotomie « Bien - Mal » faisant naturellement échoir les mosquées du côté du mal et le reste du monde dans le Bien.

Il faut rappeler à M. Drouin que c'est dans une mosquée qu'a été posée la pierre angulaire du Bureau pour la liberté de religion. Plusieurs choses peuvent en être déduites. D'abord, que les mosquées prônent et appellent à une meilleure application de la liberté de religion. Ensuite, que les mosquées peuvent accueillir tout le monde, sans distinction de race, d'origine ou de religion. Quel modèle du Canada veut penser André Drouin? Un modèle sans mosquées, sans diversité religieuse, sans respect et tolérance de la religion d'autrui ? Plutôt que d'aller alimenter les polémiques bon marché, l'ex-conseiller municipal d'Hérouxville devrait justement entamer un « road trip » des mosquées au Canada et il verra que ses représentations seront sans cesse battues en brèche.

«Le mythe renaissant d'un islam conquérant»?

Cette formule, volontairement mise entre guillemets puisqu'empruntée à un article de Patrick Haenni et Samir Amghar, me rappelle clairement la pensée d'André Drouin. Ce dernier affirme en effet à TVA que les mosquées sont les lieux de la propagation d'idées « subversives et violentes ». La conséquence de la propagation de ces idées : les deux auteurs de l'attentat d'Ottawa.

S'il est indéniable que certains lieux de culte ont formé des extrémistes, il n'en demeure pas moins que l'utilisation de cette rhétorique amène à plusieurs contradictions qu'il faut ici écarter. D'abord, les musulmans ont été clairs dessus : ces personnes ne représentent pas l'islam et, en tant que tel, les mosquées qui appellent à la violence, au meurtre et au terrorisme ne sont pas non plus des mosquées. Il faut donc repenser le système sémantique en fonction des revendications des musulmans du Québec.

Ensuite, il faut noter que l'on voie bien peu le travail acharné des musulmans du Québec qui souhaitent prôner le vivre ensemble et le dialogue interreligieux dans la mesure où cela n'intéresse pas la presse. Il est en effet bien plus simple à André Drouin de faire la polémique sur quelque chose d'ardemment couvert par la presse plutôt que sur quelque chose qui se voit à peine consacrer quelques lignes sur le site internet d'un journal.

Toute cette idéologie, visant à faire paraître l'islam comme étant une religion guerrière et d'en déduire, avec constance et acharnement, que l'ensemble de ce qui lui est lié est nécessairement violent et arriéré est une trahison intellectuelle, une déformation totale du Coran et une lecture totalement protéiforme des versets coraniques. Cette conception d'un djihad violent est également une conception erronée. Le fondateur de la communauté musulmane ahmadiyya a affirmé concernant le djihad:

«La doctrine du djihad telle qu'elle est comprise et véhiculée par les théologiens musulmans de cette époque, que l'on appelle les maulvis (ou mollahs), est entièrement fausse. Leur prédication rigoureuse ne peut avoir d'effet, si ce n'est de changer les gens ordinaires en bêtes féroces, les dépourvoyant de toutes les vertus qui caractérisent les êtres humains. Et cela a déjà eu lieu. J'ai la conviction que le fardeau des péchés commis par ceux qui, par ignorance, tuent sous l'influence de ces homélies, et qui méconnaissent les raisons pour lesquelles à ses débuts l'Islam avait été obligé de se battre, retombera sur les épaules de ces maulvis qui n'arrêtent pas de prêcher secrètement ces doctrines dangereuses qui font tant de victimes...»

Une grande majorité des musulmans pense en effet que djihad est une guerre contre soi-même. En conséquence, Monsieur Drouin, les mosquées ne sont pas des lieux d'ébullition du terrorisme ou du fondamentalisme. Soyez sincère, ayant au moins la décence de dire que 99% des musulmans qui fréquentent des mosquées sont des musulmans pacifistes.

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