LES BLOGUES
29/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 29/03/2018 09:00 EDT

Être travailleuse sociale, c’est aussi prendre soin de soi

C’est aujourd’hui que je te remets ma démission, Réseau de la santé et des services sociaux.

Fabio Pagani / EyeEm via Getty Images

C'est aujourd'hui que je me sépare de toi. J'y ai cru, j'ai eu espoir que ça fonctionne, que nous trouvions un terrain d'entente, toi et moi, et ce, depuis le 25 mai dernier. Jour de mon embauche. Maintenant, nous sommes 10 mois plus tard et j'ai décidé d'ouvrir mes yeux et mon cœur.

J'ai décidé de penser à moi. De penser à ma santé physique, de penser à ma santé psychologique, de penser à mon bonheur, de penser à mes désirs, de penser à mes valeurs. Non, ça n'a pas été facile, parce que j'ai souvent priorisé les autres avant moi. Comme la plupart des travailleuses sociales, d'ailleurs. Je me suis remise en question pendant des jours et des nuits. J'ai été partagée entre rationalité et émotivité. J'ai été partagée entre ma santé et l'argent. J'ai été partagée entre ma pensée et le jugement des autres.

Mais c'est aujourd'hui que je te remets ma démission, Réseau de la santé et des services sociaux.

Il y a 10 mois, j'étais fière, reconnaissante, enjouée d'être l'une de tes milliers d'employés que l'on identifie, à ma plus grande tristesse, par un numéro et non par mon nom

Il y a 10 mois, j'étais fière, reconnaissante, enjouée d'être l'une de tes milliers d'employés que l'on identifie, à ma plus grande tristesse, par un numéro et non par mon nom. Si impersonnel. Mais, aujourd'hui, je suis fière de te dire au revoir et de me sentir légère, libérée de tes barreaux. Pour toi, cher Réseau, j'étais acquise. J'étais acquise parce qu'à tes yeux, tu offres les meilleures conditions de travail. Mais tu sais quoi, pas du tout, et je n'ai même pas besoin de donner davantage d'explication.

Je suis triste, déchirée, frustrée de mentionner que tu n'es pas en mesure de répondre ni aux besoins des professionnels ni aux besoins de la population. La dernière réforme est d'une telle catastrophe. Un véritable ouragan venu ravager les conditions des travailleurs et l'accessibilité aux services pour la population si souffrante. Et ça, c'est contre mes valeurs personnelles et professionnelles. Je ne peux plus continuer à faire semblant, mon conflit intérieur devenait de plus en insupportable.

Je ne peux plus continuer à faire semblant, mon conflit intérieur devenait de plus en insupportable.

J'ai choisi la profession de travailleuse sociale pour redonner au suivant. Pour écouter les pires comme les plus belles histoires. Pour comprendre, et non juger. Pour sensibiliser, afin de prévenir les pires souffrances. J'ai choisi ce métier, car même s'il fait peur, je suis la meilleure amie du changement. J'ai choisi d'être Ariane, travailleuse sociale, car le respect, l'authenticité, la générosité, l'empathie, l'ouverture d'esprit, le non-jugement, la justice sociale, l'égalité sont des valeurs qui me tiennent extrêmement à cœur et jamais je ne pourrai me dissocier d'elles. Elles sont là, bien ancrées à l'intérieur de moi, de mon être.

Et malheureusement, cher Réseau, toi et moi, nous n'avions pas les mêmes racines et nous ne regardions pas dans la même direction. Ta grosse machine, tes procédures si lourdes, tes statistiques si envahissantes, tes listes d'attentes immensément longues, l'instabilité financière du début de carrière, ça ne me convient plus.

Finalement, à mes anciens collègues du Réseau avec qui j'ai eu la chance de partager mon bref passage, je vous lève mon chapeau, je vous embrasse et je vous dis à bientôt, car nous nous reverrons, mais dans un contexte calme, lumineux, ensoleillé.

Il est maintenant temps pour moi de poursuivre mon chemin avec mon cœur et vous savez « the best is yet to come ».

Le RÉCIFS est un regroupement de personnes qui exercent la profession d'intervenantes ou de travailleurs sociaux au Québec.

Cette semaine, nous avons reçu le témoignage d'une jeune travailleuse sociale fraîchement diplômée. Ariane a été diplômée en avril 2017 à l'UQAR, et fait partie de l' OTSTCFQ. Nous trouvons alarmant qu'après seulement 10 mois dans le réseau, des jeunes décident déjà de quitter la profession et nous nous inquiétons pour la relève ainsi que pour tous les travailleurs sociaux en poste.

Les travailleurs sociaux se retrouvent souvent en conflit de loyauté entre ce qu'exige l'employeur et ce qu'exige l'ordre. Ce dernier, a aussi rappelé aux travailleurs sociaux que lorsqu'il est coincé entre désobéir à l'ordre ou désobéir à son employeur, en toute circonstance il doit respecter son code de déontologie. Le travailleur social est donc seul au front, afin de défendre sa profession ainsi que les droits du patient. Nous croyons que ces conditions qui s'ajoutent à la surcharge, contribuent à l'épuisement, comme en témoigne le témoignage d'Ariane.