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29/03/2014 09:08 EDT | Actualisé 29/05/2014 05:12 EDT

Réforme péquiste de l'enseignement de l'histoire au secondaire: d'une idéologie à l'autre?

Le gouvernement Marois confirmait, le mois dernier, que son programme révisé de l'enseignement de l'histoire au secondaire serait testé dès la rentrée scolaire 2014, par l'entremise de projets pilotes. On prévoit, par ailleurs, implanter le nouveau cours dans tout le Québec dès l'automne 2015. L'objectif général du nouveau programme est de renforcer l'enseignement de l'histoire nationale du Québec, dans le but avoué de « valoriser l'identité et la culture québécoise ». Sur ce plan, il ne serait guère surprenant de voir le Parti québécois, s'il est reporté au pouvoir, se faire à nouveau attaquer par les partis d'opposition au cours des prochains mois.

Dès l'annonce du projet de réforme à l'automne 2012, le député libéral Jean-Marc Fournier accusait le Parti Québécois (PQ) de vouloir faire « un détournement politique de nos écoles » afin d'y promouvoir la souveraineté. Le député caquiste Gérard Deltell, quant à lui, parlait d'« une instrumentalisation de l'éducation au profit d'une cause politique ». Propagandiste, la démarche péquiste? D'emblée, rappelons que les réformes de l'enseignement de l'histoire - matière hautement plus politique que les autres - se sont très rarement faites sans tension.

Quelques exemples. En 1970, suivant une recommandation du rapport Parent, le gouvernement libéral de Bourassa crée le programme d'histoire unique pour les élèves francophones et anglophones. Aussitôt, les enseignants se mobilisent pour dénoncer ce programme, qu'ils jugent comme « une initiative fédéralisante d'aseptisation de l'histoire ». Et cela, même s'il est l'œuvre de Bruno Deshaies, reconnu comme étant nationaliste.

Quatre ans plus tard, à une époque où le cours d'histoire nationale est facultatif, le député péquiste Claude Charron invite l'Assemblée nationale à recommander au ministère de l'Éducation (MEQ) de prendre les mesures nécessaires afin que les étudiants puissent acquérir une « connaissance adéquate » de la nation québécoise. Si la proposition est adoptée à l'unanimité, et que le cours d'histoire nationale redevient officiellement obligatoire la même année, le MEQ se fera toutefois accuser de bloquer son application, cherchant « à se dégager de cette directive », comme le notait l'historien Daniel Moreau.

La réforme de 1982, signée Camille Laurin sous le gouvernement de René Lévesque, a pour sa part été relativement épargnée par les critiques. Créant le cours Histoire du Québec et du Canada en 4e secondaire - qui sera enseigné de 1984 à 2006 -, cette réforme met en outre l'accent sur la démarche historique. Autrement dit, elle cherche à développer chez les étudiants un esprit critique par rapport aux sources qui leur sont présentées. Bien qu'historiens et enseignants applaudissent majoritairement ces changements, certains regrettent pourtant que l'enseignement de l'histoire du Québec et du Canada ne s'échelonne que sur un an, pour un total de 100 heures.

C'est d'ailleurs la dénonciation du maigre contenu historique offert aux élèves du secondaire qui amène le Parti Québécois, en 1995, à former un Groupe de travail sur l'enseignement de l'histoire. Présidé par Jacques Lacoursière, le Groupe remet son rapport l'année suivante; rapport sur lequel s'est entre autres basé le programme actuel, Histoire et éducation à la citoyenneté, qui apparaîtra dix ans plus tard.

Le programme de 2006 : l'histoire politique délaissée

Avant de porter un quelconque jugement sur la réforme du gouvernement Marois, il est essentiel de rappeler la controverse monstre qu'a suscitée le programme de 2006 - toujours enseigné dans nos écoles - qui a été élaboré sous le gouvernement libéral de Jean Charest. Dès le dévoilement par Le Devoir du contenu du programme, celui-ci a été décrié avec vigueur par nombre d'historiens et d'enseignants. Certes, on a salué dans le milieu que l'histoire nationale du Québec soit dorénavant enseignée sur deux ans, en secondaire 3 et 4. Pour le reste, le programme a été - et est toujours - critiqué à bien des égards.

Le principal reproche qu'on lui adresse est de minimiser les nombreux conflits politiques ayant marqué l'histoire du Québec, en axant plutôt son contenu sur des volets démographique, économique, social et culturel. Ainsi, dans le programme actuel, la conquête de 1760 n'est que brièvement couverte, présentée comme un simple « changement d'empire ». Et lorsqu'on présente les Rébellions de 1837-1838, c'est pour mentionner aussitôt qu'elles sont suivies par l'établissement d'une démocratie parlementaire, confirmée par l'obtention de la responsabilité ministérielle en 1848. Or, comme le note l'historienne Josiane Lavallée, on sait que cette dernière fut octroyée alors que les Canadiens français étaient devenus minoritaires en nombre de députés. Pourtant, dans le programme, on attribue les événements à l'influence du libéralisme européen, tout en taisant le fait que « jamais l'Angleterre n'aurait donné cette responsabilité ministérielle à sa colonie sans la minorisation des Canadiens français. »

Quant aux revendications politiques ayant accompagné la Révolution tranquille, elles passent loin derrière les réformes socio-économiques qui en ont émergé. Les événements d'Octobre 70 ont bien droit à quelques lignes dans le manuel, mais ne sont pas mis en contexte. Pour ce qui est de l'élection du Parti Québécois, on l'explique encore sous un angle socio-économique. Attribuant simplement les projets indépendantistes au courant nationaliste en général, on élude complètement la dimension politique singulière qui a marqué l'évolution de la nation québécoise.

Selon l'enseignante Michelle Renaud, rencontrée au Collège Durocher Saint-Lambert où elle enseigne l'histoire du Québec depuis 29 ans, il y a un monde qui sépare le programme actuel du précédent. « Certains changements sont aberrants », dit-elle. Orientée, donc, la réforme de 2006?

Une légitimité politique

Élaborée sur plusieurs années par les technocrates du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), cette réforme se situe dans le contexte plus large du « renouveau pédagogique ». Par la mise en application de son Programme de formation de l'école québécoise, le ministère a procédé à des changements importants dans une foule de secteurs, dont les contenus de formation, l'évaluation des apprentissages et les approches pédagogiques. C'est dans le cadre de ce programme que l'enseignement de l'histoire est passé dans le domaine de l'« univers social », et que le cours Histoire du Québec et du Canada a dû changer son nom pour Histoire et éducation à la citoyenneté. Pour ce nouveau cours, le ministère a défini deux cibles : « amener les élèves à comprendre le présent à la lumière du passé » et préparer ceux-ci « à participer de façon responsable (...) au vivre-ensemble dans une société démocratique, pluraliste et ouverte sur un monde complexe. »

Après étude du nouveau programme, des dizaines d'historiens - pour la plupart indépendantistes - ont dénoncé son orientation post-nationaliste, imprégnée de l'idéologie du multiculturalisme canadien. Selon eux, l'histoire comme science se voit désormais subordonnée au seul objectif d'éducation à la citoyenneté. Robert Comeau, porte-parole de la Coalition pour l'histoire, déplorait en 2007 « une volonté d'accommodement à la diversité qui dépassait les limites du raisonnable et vidait notre passé de sa spécificité. »

Le programme de 2006 a donc été, à l'instar de la présente réforme du gouvernement Marois, accusé d'instrumentaliser l'enseignement de l'histoire au profit d'une cause politique. À ce titre, il est un peu surprenant d'entendre Jean-Marc Fournier accuser le PQ de faire un « détournement politique de nos écoles », lui qui était justement ministre de l'Éducation en 2006. Minimiser des pans plus conflictuels de l'histoire nationale du Québec, n'est-ce pas aussi servir une cause?

Le gouvernement de Jean Charest a complètement ignoré, durant des années, les nombreux reproches qu'ont adressés historiens et enseignants au programme. Pourtant, le mécontentement était généralisé et aurait dû être pris au sérieux. En 2012, un sondage Léger Marketing commandé par la Fondation Lionel-Groulx révèle que seulement 39% des Québécois se disent satisfaits de la qualité de l'enseignement de l'histoire du Québec dans le réseau scolaire. La même année, 6 300 personnes signent une pétition à l'Assemblée nationale réclamant une revalorisation de l'enseignement de l'histoire du Québec, et 50 personnalités en provenance des domaines politique et artistique lancent un appel au gouvernement en ce sens.

La Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ), pour sa part, appuie l'actuelle démarche péquiste. Dans sa réponse au document de consultation émis par le MELS en novembre dernier, elle confirme que « c'est le cours d'histoire nationale de 3e et 4e secondaire qui génère le plus d'insatisfaction » chez les enseignants, et ce « depuis longtemps ». Également, elle concède que « l'évacuation peut-être involontaire, mais effective d'événements et de personnages importants dans les contenus de cours [du programme actuel] suggère de redonner une place à l'histoire politique ».

Bref, la réforme du gouvernement Marois ne sort pas de nulle part. La population, les enseignants et les historiens réclament tous, en majorité, que des changements soient apportés. Cela confère certainement au PQ une légitimité politique.

Un programme non orienté : une utopie?

Cela étant dit, il n'est pas fou de se poser des questions sur la démarche du gouvernement péquiste. En mars 2013, plusieurs spécialistes dénonçaient (avec raison) la complicité entre le Parti québécois et la Coalition pour l'histoire, défenseur d'un meilleur enseignement des événements politiques de l'histoire du Québec. Des bisbilles étant survenues à l'intérieur du comité-conseil, la Coalition s'en était retirée avant de rencontrer en catimini la ministre de l'Éducation, Marie Malavoy.

Certes, la recherche d'une homogénéité idéologique à l'intérieur d'un comité n'est pas chose rare. En 2006, on avait aussi dénoncé le cercle fermé ayant été à l'origine du programme. Mais comme on sait que les réformes en enseignement de l'histoire sont toujours extrêmement sensibles, nous aurions été en droit de nous attendre à une plus grande transparence de la part du PQ.

Comment donc sera reçu le contenu de la réforme du gouvernement Marois? Dira-t-on que l'on passe d'une idéologie à une autre, tout simplement? Comme le note le philosophe Michel Seymour, « il n'existe pas de récit identitaire unique (...) et il n'existe aucun consensus sur la façon de raconter notre histoire. » Selon lui, toutefois, la trame des cours d'histoire nationale devrait logiquement suivre les grands événements ayant ponctué la politique institutionnelle du Québec. Cela tout en accordant une place à l'histoire sociale, et en exposant diverses interprétations afin de développer l'esprit critique des élèves.

Voilà précisément ce que propose de faire le document de consultation publié par le ministère. Si ces propositions se concrétisent avec honnêteté dans le programme, il sera difficile de faire le procès du gouvernement. Comme on l'a vu, celui-ci jouit d'un large appui. De plus, on est en droit de penser qu'il s'attaque à des problèmes bien réels.

Néanmoins politique, la réforme péquiste? Disons qu'elle cadre joliment avec l'idéologie du gouvernement. En contrepartie, le fait que le mouvement indépendantiste veuille remettre l'accent sur l'histoire politique du Québec n'implique pas nécessairement la présence de raisons partisanes. Le simple désir de transmission d'un savoir historique rigoureux et complet peut, à lui seul, suffire à expliquer cette volonté.

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