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03/09/2015 10:58 EDT | Actualisé 03/09/2016 05:12 EDT

«Ça ne se fera pas dans nos murs»...

Ma mère y a été traitée avec tellement d'amour et de douceur durant quelques jours, je ne l'oublierai jamais. Effectivement, elle ne voulait pas mourir à la maison pour mille raisons qui lui sont personnelles, préférant être sereinement accompagnée en maison de soins palliatifs, en respect de ses besoins et volontés. Toutefois, si elle avait pu partir juste un peu plus tôt, elle l'aurait fait.

Ainsi, les maisons de soins palliatifs du Québec refusent en bloc d'offrir l'aide médicale à mourir. « Ça ne se fera pas dans nos murs ».

Laissez-moi donc préciser, à nouveau, que selon le projet de loi 52, les institutions publiques de santé du Québec sont tenues d'offrir ce service. Cet énoncé comporte deux éléments intéressants concernant la situation actuelle. Premièrement, c'est l'institution qui est tenue d'offrir l'aide médicale à mourir. Cela veut dire qu'un médecin peut, personnellement, refuser de pratiquer cet acte. Le médecin doit cependant alors recommander son patient à l'institution qui chapeaute sa pratique, cette dernière devant alors trouver un autre professionnel pour le faire. Deuxièmement, les maisons de soins palliatifs ne sont généralement pas des organismes entièrement publics. En ce sens, la loi prévoit que les services de soins palliatifs puissent se soustraire à l'obligation qu'ont les autres institutions de santé d'offrir le service.

D'accord, et? Eh bien, les maisons de soins palliatifs ne seraient-elles pas là en conflit d'intérêts? En effet, de permettre l'aide médicale entre leurs murs, n'est-ce pas là se priver de l'élongation des séjours entre ces mêmes murs? Ou encore de s'obliger à pratiquer des changements administratifs et organisationnels? On me dira que chacun est libre d'être pour ou contre la pratique de l'euthanasie. Oui, sauf que « chacun », c'est une seule personne. En agissant en bloc, les maisons de soins palliatifs s'arrogent le droit personnel des médecins de pratiquer ou non cet acte, en plus d'aller contre l'obligation gouvernementale concernant les autres établissements de santé... Bref, elles agissent sans tenir compte de la volonté du patient. Concernant ce sujet hyper sensible, ce calcul de conflit d'intérêts peut sembler froid. Néanmoins, laissez-moi vous dire ce qui l'est un peu moins.

« Ça ne se fera pas dans nos murs ». Ça. Ça, c'est de voir ma mère entrer dans une maison de soins palliatifs un lundi. Ça, c'est de voir ma mère dépérir et souffrir chaque jour un peu plus. Ça, c'est de la voir jeudi exprimer qu'elle ne voulait plus étirer sa souffrance grandissante et qu'elle souhaitait qu'on l'aide à en finir. Ça, c'est de voir mon père, mes frères et moi faire leurs adieux à ma mère ce soir-là. Ça, c'est de voir ma mère complètement dans les vapes vendredi, en douleur constante et inapaisable. Ça, c'est de voir, d'entendre et de sentir ma mère râler et trembler pendant des heures samedi matin en lui tenant la main. Ça, ce sont nous tous autour de son lit implorant que ça se termine. Ça, c'est elle qui rend finalement l'âme après quatre années de combat contre un cancer... C'est ça, ça.

Pardonnez-moi le sensationnalisme, mais je suis plus que fatigué d'entendre plusieurs intervenants en soins palliatifs dire que cela ne fait pas partie de leurs tâches que de donner la mort. Qu'ils sont là pour accompagner et soulager les souffrances jusqu'à la fin. Ah oui? Parce que personne ne souffrait dans cette chambre-là ce matin-là? Tout le monde était bien heureux, main dans la main, attendant la mort? Je ne suis pas fou, la mort ne sera jamais une promenade au parc, loin de là. Mais croyez-moi, si ma mère avait pu s'en aller paisiblement ce jeudi soir-là, s'endormir encore consciente, dans nos bras, après nos adieux, elle l'aurait fait. Pourtant, elle s'était battue avec acharnement et espoir durant quatre ans. C'était une vivante incroyable. Seulement, à ce point, elle savait que c'était fini. Le reste n'est qu'acharnement thérapeutique. Ou plutôt sédation en crescendo...

Alors que l'aide médicale à mourir devient une réalité au Québec, voilà pourquoi la sortie en bloc des maisons de soins palliatifs m'enrage. Ma mère y a été traitée avec tellement d'amour et de douceur durant quelques jours, je ne l'oublierai jamais. Effectivement, elle ne voulait pas mourir à la maison pour mille raisons qui lui sont personnelles, préférant être sereinement accompagnée en maison de soins palliatifs, en respect de ses besoins et volontés. Toutefois, si elle avait pu partir juste un peu plus tôt, elle l'aurait fait. Elle souffrait, elle nous voyait souffrir.

Enfin, après tout ceci, cela ne demeurait-il pas son droit fondamental? Que ma mère ait choisi ou non de s'en aller, « ça » lui appartenait. Qu'un médecin accepte ou non de pratiquer cet acte, « ça » lui appartient (bien qu'il ait maintenant le devoir au plan professionnel d'offrir la solution désirée au patient). Mais « ça », ça n'appartient certainement pas à un regroupement institutionnel.

Ce texte est cosigné par Alain Forcione

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