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20/07/2018 12:36 EDT | Actualisé 20/07/2018 12:54 EDT

Les dangers du «présentisme» en politique canadienne

Le «présentisme» et la culture de l'excuse sont deux maux qui affligent la politique canadienne.

Hector-Louis Langevin (1826-1906)
William Notman, domaine public
Hector-Louis Langevin (1826-1906)

Pour l'ex-journaliste, Jeffrey Simpson, nous vivons à l'ère du présentisme et de la culture de l'excuse.

Après plus de 30 ans comme chroniqueur au Globe and Mail, M. Simpson continue de décrypter la politique canadienne. Il vient notamment de publier un article fort intéressant dans le Queen's Quaterly (en anglais, abonnement payant) sur les dangers du «présentisme» et de la culture de l'excuse, deux maux qui, selon lui, affligent la politique canadienne.

Qu'est-ce que le présentisme?

Pour M. Simpson, le présentisme consiste à interpréter l'histoire à partir des lunettes d'aujourd'hui. Il consiste à réécrire le passé pour satisfaire des intérêts politiques présents. On adopte une attitude présentiste lorsqu'on porte un jugement catégorique et sans appel sur un aspect de la vie d'une personnalité historique, quitte à ce que, au final, une telle attitude soit fondée sur un mensonge.

Il est un exemple de présentisme qui intéresse M. Simpson, celui d'Hector-Louis Langevin. Bien que peu connu, Langevin est un des Pères de la Confédération canadienne. C'est sous son autorité qu'on a construit un nombre considérable de routes, de ponts et de chemins de fer, soit les infrastructures qui permirent le développement économique et social du Canada.

Or, l'été dernier, Justin Trudeau fit l'annonce en 2017 que le bâtiment qui abrite ses bureaux et ceux du Conseil privé de la reine, le bâtiment Langevin, changeraient de nom. En effet, Langevin aurait été le principal architecte des pensionnats autochtones. Il s'agissait, aux dires de Justin Trudeau, d'un geste de réconciliation avec les Premières Nations.

Le problème, et c'est là que le présentisme prend tout son sens, est que Langevin ne fut pas le principal architecte des pensionnats autochtones.

Selon M. Simpson, non seulement son rôle fut marginal, mais les historiens ayant travaillé pour la Commission de vérité et de réconciliation, dont la tâche est de réconcilier les Premières Nations et la société canadienne, n'ont trouvé qu'une seule citation de Langevin sur les pensionnats autochtones.

Par ailleurs, les fonctionnaires chargés de rédiger une note sur le rôle de Langevin dans l'élaboration des pensionnats autochtones ont été incapables de trouver des articles ou des documents historiques attestant d'un tel rôle. Ils insistent plutôt sur l'opposition de Langevin à la pendaison du chef métis, Louis Riel, ce qui nous éloigne de l'idée voulant qu'il ait été responsable de graves injustices à l'endroit des Premières Nations.

Pourquoi une telle décision?

Comment expliquer alors que le gouvernement fédéral ait pu prendre une telle décision? Si nous suivons les analyses de M. Simpson, il y a deux raisons à cela.

La première raison est que le présentisme n'est pas une fin, mais un moyen. C'est un moyen de puiser dans une culture de l'excuse fondée d'une part sur un soi-disant récit colonialiste et raciste, d'autre part sur la conquête de clientèles électorales.

Cette culture de l'excuse est devenue, déplore M. Simpson, une activité politique et financière lucrative, à laquelle s'adonnent les partis politiques fédéraux et toutes sortes de groupes. Elle a l'effet pervers d'encourager la surenchère victimaire, ce qui n'aide pas les victimes d'injustices, et des attitudes présentistes.

Il n'est absolument pas question de soutenir que certains groupes ne méritent pas d'excuses officielles et des réparations financières. Au contraire, il est des cas évidents, comme celui des Premières Nations, où des excuses sont justifiées. Mais cela ne justifie pas qu'on efface le nom de Langevin du bureau du premier ministre du Canada.

La deuxième raison est que si nous allons au bout du raisonnement présentiste, alors ce n'est pas Langevin auquel le gouvernement fédéral aurait dû s'attaquer, mais Sir John A. Macdonald.

C'est Macdonald qui, à titre de premier premier ministre du Canada, fut le principal responsable de l'élaboration des pensionnats autochtones.

Pourquoi le gouvernement fédéral ne le fait-il pas? Car cela impliquerait la réécriture pure et simple de l'histoire canadienne. L'histoire de Macdonald est à ce point imbriquée dans celle du Canada qu'une telle réécriture équivaudrait à nier un moment fondateur de l'histoire canadienne, soit la création du cadre juridique et politique dans lequel nous vivons.

Ce à quoi il faudrait ajouter qu'une telle réécriture est anachronique moralement, puisqu'elle porte un jugement catégorique et sans appel sur une personnalité historique et, en fin de compte, sur une époque sans se poser la question de savoir si cela a un sens. Soulignons que la majorité des membres du Parlement canadien était, à l'époque de Macdonald, en faveur des pensionnats autochtones.

Une telle décision aurait poussé le gouvernement fédéral à adopter une posture morale plus que douteuse qui, au lieu de commencer par le constat qu'il s'agit d'une époque dont l'horizon moral n'était pas le même que le nôtre, affirme sa supériorité morale, réduisant cette époque à l'immoralité.

Je recommande vivement de lire l'article de M. Simpson (accès payant), ne serait-ce que pour mieux comprendre les dérives que certains font subir à l'histoire et, à plus forte raison, à la politique canadienne.

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