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14/06/2018 09:00 EDT | Actualisé 14/06/2018 09:00 EDT

Une Française de France dans l'Arctique québécois du Canada

L'hiver fut froid, mais excitant.

Anne Sellès

L'heure est à la confession : j'ai rédigé 12 brouillons à mon second article sur mon expérience de vie et de travail au Nunavik. Plus ou moins bizarrement, je me sentais atrocement coupable de ne pas écrire davantage sur ces quatre premiers mois dans ce « Grand Nord », une fois passées les premières observations et retranscriptions, qui datent déjà d'il y a plus de trois mois. La culpabilité fut donc la raison de cet acharnement certain. J'ai le sentiment que cette 13e fois sera la bonne, mais pour cela, il faudra indéniablement que je fasse l'impasse - ou que je passe très brièvement - sur le sujet de la météo. Car mes 12 brouillons ne parlaient finalement que de ça, résultat de l'obsession évidente d'une fille du sud de la France qui pense qu'il est illégal de ne pas pouvoir aller à la plage dès le 15 avril.

La météo

L'hiver fut froid, mais excitant. Excitant car nouveau, inédit, surprenant même parfois par sa beauté. L'expression «il n'y a pas de mauvaises températures, juste de mauvais vêtements», que j'ai entendue plus que de raison depuis mon arrivée au Québec, a pris tout son sens durant cet hiver à Kuujjuaq. Je suis allée faire de la raquette un jour où il faisait -47°C avec le facteur éolien. J'ai bien sûr dû enlever mes gants, afin de prendre quelques photos pour la postérité, et je crois pouvoir affirmer que mes doigts s'en souviennent encore. Mais les températures hivernales en hiver ne sont pas un immense problème, car les paysages sont absolument stupéfiants. Et après avoir eu froid, on rentre chez nous, on boit un thé brûlant, on publie nos photos sur Instagram, on commence à avoir des likes d'admiration, tout est oublié et la vie redevient savoureuse.


Le vrai problème avec l'hiver, c'est quand il dépasse le cadre interne que l'on veut bien lui donner. Comme dit précédemment, je suis née avec un cadre méditerranéen, saveur d'olives et fouet catalan. C'est-à-dire que, dans mon subconscient, l'hiver prend fin à la fin février. En mars, on espère de belles journées tout en acceptant de se fourvoyer allègrement ; en avril, on tolère éventuellement un petit 15°C accidentel, avant de définitivement passer à l'été au mois de mai, période après laquelle on ne parlera plus de grisaille, de fraîcheur ou même de pluie. À noter: quand il pleut entre mai et octobre, le sud de la France dans son entièreté est en pleine révolte, ou même carrément parfois en deuil.

J'ai tout naturellement accepté d'élargir mon cadre hivernal en débarquant au Québec il y a bientôt quatre ans.

J'ai tout naturellement accepté d'élargir mon cadre hivernal en débarquant au Québec il y a bientôt quatre ans. Je ne pensais cependant pas qu'il faudrait que j'envisage de l'anéantir totalement en venant vivre au Nunavik. C'est pourtant une réalité, certains Inuits ont récemment affirmé que compte tenu des chutes de neige et autres blizzards quotidiens de ces trois dernières semaines (nous sommes fin mai, pour rappel), il fallait considérer l'été comme étant annulé. Puisque les Inuits ont beaucoup d'humour, je ne sais pas comment accueillir cette nouvelle. Mais j'ai d'ores et déjà supprimé l'application météo de mon téléphone cellulaire en constatant que de la neige était annoncée pour début juin.


Crédit photo : © Anne Sellès

La culture inuite

Changeons maintenant de sujet. Pour le bien-être de tous, je vais m'éviter l'écriture d'un article entier (ou de 12) sur le temps qu'il fait et l'impact que cela peut avoir sur ma santé mentale. J'ai pourtant bien du matériel.

J'aime penser que je suis ici en invitée. Ou en observatrice. Je ne suis pas chez moi. Je ne l'étais déjà pas à Montréal, je le suis encore moins à Kuujjuaq. Quand je dis à des collègues blancs qu'il fait froid dehors, on me répond qu' « il fait frette en tabarnak ». Les Inuits, eux, s'expriment en anglais ou en inuktitut, laissant ainsi planer dans ce village nordique un doux mélange de langues, de cultures et de sonorités. Mon voisin est Ivoirien, je fais du sport avec un Italien, ma collègue est Laotienne et j'ai discuté à l'épicerie avec une Marocaine. L'immersion dans la culture inuite est assez fragmentée, et comme il est somme toute assez impoli d'aller frapper chez des gens au hasard pour s'inviter à manger du caribou fraîchement chassé ou du beluga pêché le matin même, j'ai encore d'innombrables choses à découvrir et à apprendre.

Accéder à de la nourriture de qualité, variée et en quantité raisonnable n'est pas chose aisée au Nunavik.

S'il y a un sujet concernant la culture inuite que j'ai envie d'aborder, c'est celui de la chasse, de la pêche, et de ce que cela implique pour les Occidentaux que nous sommes. Les Inuits chassent et pêchent, ils utilisent la viande et le poisson pour se nourrir, et la fourrure et la peau pour se vêtir. Les défenseurs de la cause animale (et ceux qui font semblant de l'être, parce que c'est à la mode) ont l'offense facile et ne tardent pas à s'en outrer. Je ne parle même pas des personnes véganes - pour qui j'ai un profond respect, en passant. Mais avant d'envoyer des chaînes par courriel avec des photos de phoque blanc ayant l'air triste, il serait bon d'essayer de se frotter à la réalité sur place. Accéder à de la nourriture de qualité, variée et en quantité raisonnable n'est pas chose aisée au Nunavik. En dehors de la nourriture traditionnelle (issue de la chasse et de la pêche, dont je parle quelques lignes plus haut), tout - absolument tout - vient du sud du Québec, là où la météo (encore elle) n'empêche pas la culture ou l'élevage. Comme il n'y a aucune route reliant le Nunavik au reste du Québec, la bouffe arrive par avion ; le prix de l'épicerie est donc bien plus élevé que dans le reste du pays, parce qu'entendons-nous, un brocoli qui a pris l'avion a bien plus de valeur qu'un brocoli qui a voyagé sur l'Autoroute 40. Il faut parfois s'attendre à ne pas trouver les aliments que l'on veut au moment où on les veut. Kuujjuaq peut se vanter d'avoir «à peu près de tout» dans ses épiceries, mais cela fait tout de même quatre mois que j'essaye de faire une salade de pois chiches, en vain. Que la personne au Sud qui a décidé que l'on ne nous enverrait pas de pois chiches en boîte se dénonce.


Crédit photo : © Anne Sellès

J'ai mis une photo de paysage ci-dessus, car je n'avais donc pas de photo de pois chiches, et qu'il fallait quand même que je vous fasse respirer pendant votre lecture.

Concernant la fourrure, c'est la même chose. J'invite les défenseurs du poil animal, postant sur Facebook des photos de renards piégés avec des X rouges et des points d'exclamation à n'en plus finir, à venir faire du skidoo dans la toundra en plein hiver avec une capuche en fourrure synthétique. Je leur souhaite bien du plaisir et des engelures sur le visage pas trop douloureuses. Je recommande à ces personnes énergiques de mettre cette ferveur à combattre de vraies causes comme l'élevage intensif ou les Français qui portent des manteaux Canada Goose en plein Paris alors que ce sont des vêtements faits pour de l'exploration de banquise.

Les Inuits respectent la vie animale plus qu'une immense majorité des êtres humains sur cette terre.

Les Inuits respectent la vie animale plus qu'une immense majorité des êtres humains sur cette terre. Ce respect de l'animal sauvage remonte aux croyances ancestrales qui voulaient que le gibier se venge du chasseur s'il n'était pas respecté. Il ne restera rien d'un béluga ou d'un caribou tué pour nourrir un village. Tout se mange. Tout s'utilise. Bien que légèrement provocateur, le documentaire Inuk en colère d'Alethea Arnaquq-Baril parle de l'importance de la chasse au phoque dans la culture inuite. Il s'agirait d'un clic sur le lien précédent, de 12 dollars et de 99 cents bien investis, croyez-moi. Mais pour ceux qui auraient besoin de résumer tout cela en une seule phrase : « Il faut impérativement arrêter de penser avec notre cerveau de Blanc, d'Occidental, de Français, de Québécois-du-Sud, ou de whatever, au sujet de questions dont on ne maîtrise pas l'histoire ni la réalité actuelle ; en bref, de questions qui ne nous appartiennent pas. »