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16/06/2018 08:00 EDT | Actualisé 16/06/2018 08:00 EDT

Une Française de France dans l'Arctique québécois du Canada (partie 2)

La notion de temps est différente au Nord, c'est un fait inéluctable.

Anne Sellès

Pour lire la première partie de ce texte, c'est ici.

Le temps

J'ai déjà parlé du temps dans mon précédent et premier article d'une longue série - jusqu'à présent - de deux. La notion de temps est différente au Nord, c'est un fait inéluctable. Depuis quelques semaines, grâce à deux personnes excessivement charitables qui iront au paradis, je circule en voiture. Je mets exactement 53 secondes à me rendre au travail, 58 à l'épicerie, et 242 au bureau de poste. [À noter, je le fais parfois à pied pour satisfaire aux exigences de ma Fit Bit]. La dernière fois, j'ai attendu plus de 4 secondes à un stop et j'ai trouvé ça vraiment exagéré.

Maintenant que « c'est l'été » d'un point de vue calendaire, les journées durent indéfiniment ; il est présentement 22h35, et le ciel est encore clair là où le soleil se couche. Il y a quelques jours, j'ai été réveillée par un soleil radieux effleurant mon oreiller à 4h32 du matin. J'ai émis l'hypothèse d'aller me faire un café ; « réveillée pour réveillée, autant en profiter », me suis-je dit. Mais en profiter pour quoi ? Trop tôt pour trouver une réponse, le projet fut rapidement avorté. Mais je ne désespère pas de me lever un de ces quatre matins pour aller photographier ces levers de soleil majestueux.

Dimanche dernier, la journée m'a semblé durer 48 heures tant j'ai été productive en suivant le rythme du soleil, et en surfant sur cette excessive euphorie dont l'unique responsable fut... la météo (attention, je rechute). Une première vraie journée printanière faite d'un ciel bleu impeccable, d'une température positive (+2°C, ainsi soit-il), et d'un soleil me laissant une adorable coloration rougeâtre sur le visage malgré la crème solaire indice 50. Je me suis couchée en ayant l'impression d'avoir conquis l'hémisphère nord.

Les Inuits ne perçoivent pas le temps comme nous. La langue inuite ne possède aucun mot désignant la notion de temps.

Les Inuits ne perçoivent pas le temps comme nous. La langue inuite ne possède aucun mot désignant la notion de temps. Mon père en profiterait pour me dire que le temps n'existe pas, je rirais en lui disant de se taire tout en prenant une autre gorgée de vin, tout simplement parce que ce qu'il s'apprête à m'expliquer me semble bien trop gros et incompréhensible pour la petite personne que je suis (1m 62). Mais dans le fond, je suis clairement en train de devenir comme lui puisque je me surprends, un mercredi soir à 22h48, à lire ce document de recherche, « Phasages et déphasages. Représentations du temps chez les Inuits de l'Arctique oriental canadien », rédigé par Guy Bordin du Laboratoire d'ethnologie et sociologie comparative, Université de Paris X-Nanterre et Centre de recherche sur l'oralité, Institut national des langues et civilisations orientales.

Si vous avez une vie devant vous et un dictionnaire Larousse, je vous le conseille.

Les autres humains

N'en déplaise à certains, je ne suis pas la seule Française de France dans cette - immense par sa taille, mais petite par sa densité de population - région québécoise du Canada. Je suis donc encore moins la seule Blanche à occuper les lieux. Je crois qu'à Kuujjuaq, le ratio Blancs/Inuits est d'un sur trois. Comme à peu près partout sur cette planète, on croise ici tous types de personnalités. La particularité au Nunavik, c'est que ces personnalités, on peut les recroiser trois fois au cours d'une même journée : au travail, à l'épicerie, au bar, au sport, au bureau de poste, dans la rue. Avec un peu de malchance, cette personne peut aussi vivre dans la maison d'à côté. L'anonymat existe difficilement et l'hibernation en période de SPM-tout-le-monde-m'énerve-laissez-moi-tranquille aussi. On apprend beaucoup sur soi et sur notre capacité à endurer des situations pour lesquelles on aurait déjà tout envoyé valser au Sud. On finit par lever les yeux au ciel et sourire en coin quand une énième personne nous répond «c'est parce qu'on est au Nord», comme ultime excuse à tout et à n'importe quoi. Je ne suis pas, et je ne serai sans doute jamais, un modèle de calme et d'imperturbabilité. Ma transparence n'est parfois pas un cadeau, mais j'apprends à acquérir les préceptes du fameux «lâcher-prise», vous savez, cette expression fatigante que j'avais tranquillement classée dans la liste des expressions qui m'ont vraiment agacée en 2017. Pour votre information, dans cette liste, on trouve également «zone de confort» et «jeudredi».

La conclusion

Parfois, le chaos urbain me manque. Les restaurants, les innombrables choix dans les épiceries, la surconsommation, le bruit, le monde. Puis je réalise que cela me manque surtout parce que cela crée l'illusion. Cela remplit les trous, le vide, le silence, l'ennui. Je suis presque certaine que toute personne vivant au Nunavik a, au moins dans ses premières semaines ou mois, eu l'opportunité d'expérimenter le fait de ne rien faire. Je ne parle pas de chiller devant la télé ; parce que chiller devant la télé, c'est faire quelque chose (c'est précisément chiller devant la télé, en fait). Je parle d'être assis sur une chaise et de fixer le mur. D'être allongé sur son lit en admirant le plafond. Quand on n'a pas encore noué tant de contacts avec les autres humains, quand la journée de travail est finie, qu'on a fait notre tour à l'épicerie ou au bureau de poste, que la météo nous empêche d'aller nous promener et qu'on est tanné par la télé, on se retrouve seul avec soi-même. Véritablement. Voyez, quand je disais que j'étais de nouveau partie pour voir ailleurs si j'y étais, j'étais pas mal sérieuse.