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21/01/2018 08:00 EST | Actualisé 21/01/2018 08:00 EST

Ces doux et durs retours au pays

Ne plus vivre dans son pays d'origine oblige à apprendre à vivre confortablement le cul entre deux chaises.

Anne Sellès

À l'origine, je prévoyais d'écrire un article qui aborderait le sujet de l'énorme claque que l'on se prend dans la gueule en rentrant en France, pour voir la famille, les amis, et pour se gaver de nourriture et autres boissons alcoolisées de type Champagne. À l'origine, je voulais parler de l'idéalisation que l'on se fait de notre pays d'origine, et de la réalité qui surgit en plein voyage, nous fouettant le visage comme une tempête de neige au fin fond du Nunavik. À l'origine, j'avais dans l'idée de rédiger un texte qui sent bon la cannelle, le thé au miel et les chants de Noël. Et de dire à quel point ce sentiment ne dure pas vraiment. Puis finalement, après avoir passé un mois en Europe, c'est une tout autre histoire que je m'apprête à raconter.

On dit souvent que la préparation d'un voyage est presque aussi excitante que le voyage en lui-même. C'est d'autant plus vrai lorsqu'il s'agit de rentrer chez soi pour voir sa famille et ses amis.

Le chez-soi vivra en italique dans ce texte, car il est bien évident que cinq ans après avoir quitté ma vie à temps plein dans l'Hexagone, la notion de «chez soi en France» est somme toute désormais assez relative. Dans un précédent article (Vivre ailleurs pour être plus près de chez soi), je concluais mon texte en affirmant ne pas être d'ici, mais ne plus être là-bas non plus.

Ne plus vivre dans son pays d'origine oblige à apprendre à vivre confortablement le cul entre deux chaises.

Ne plus vivre dans son pays d'origine oblige à apprendre à vivre confortablement le cul entre deux chaises. C'est un travail de tous les instants, qui comporte, sans surprise, ses hauts, ses bas, ses plaisirs et ses désillusions.

Quand je décide donc de rentrer chez moi, généralement durant les fêtes de fin d'année et au cours de l'été, je prépare mon voyage avec une excitation non dissimulée, et un plaisir immense, voire même un poil déconcertant. Déconcertant car tout au long de l'année, la France ne me manque pas. Mais dès que l'alerte «départ imminent» s'enclenche dans mon cerveau, tout se met alors à me manquer atrocement : les sandwichs jambon-fromage-cornichons de chez Paul, le TGV et le jingle de la SNCF en Gare de Paris-Gare de Lyon, conduire sur nos petites routes et insulter les voitures immatriculées 30 (maudits Gardois !), la voix et l'accent de nos présentateurs télé, l'humour des publicités pour Monoprix, ... ainsi que le métro parisien ; ce qui me glace le sang, rien qu'en l'écrivant.

Puis, arrive le moment du départ. Laissant Montréal derrière moi, je n'ai d'yeux que pour la France, idéalisant chaque élément et insignifiant détail m'ayant pourtant donné l'envie à un moment donné de la quitter. J'idéalise mon pays, ses habitants, nos traditions, nos comportements... J'idéalise même ma famille et mes amis. J'idéalise mes réactions et mon (foutu) caractère en pensant à tort que le temps, loin de ce qui composait autrefois ma vie, me permettrait aujourd'hui de tout (di)gérer avec philosophie et légèreté. Le détachement qui se fait petit à petit aide certainement. Mais dans le fond, tout m'énerve encore. Les Parisiens pressés, les serveurs désagréables, les esprits étriqués, les âmes prétentieuses si convaincues de détenir l'unique vérité. Ces deux dernières catégories d'exécrables personnes existent partout, mais ailleurs, elles ne sont pas les miennes ; on ne partage pas cette identité française commune me permettant de pouvoir en être exaspérée en toute quiétude.

À Paris, à Noël, alors que j'allais récupérer l'un des desserts commandés par ma soeur dans une grande pâtisserie parisienne, j'ai aperçu dans la file un jeune homme avec un hoodie Université de Montréal. J'ai souri et j'ai tendu l'oreille. Sa mère, qui l'accompagnait, lui a alors demandé, inspirée par l'odeur du pain chaud et des indécentes, mais néanmoins délicieuses pâtisseries à 35 euros: «À Montréal, tu ne dois pas avoir du bon pain, ça doit être du pain industriel dégueulasse, non?». Le jeune homme semblait encore plus agacé que moi. Car c'était sa mère. Moi, j'ai laissé filer l'agacement au bénéfice d'un amusement certain. Les gens sont si innocents.

Mais, à moi aussi, il m'arrivait parfois de penser que les choses étaient meilleures chez moi. Comme avant chaque départ, j'avais eu hâte de me payer un bon croissant, ce que je fis plus que de raison au cours de mon séjour, évidemment. Mais force fut de constater que les meilleures chocolatines de la stratosphère se trouvent bel et bien à 200 m de l'endroit où je vis à Montréal. Les propriétaires sont des Français, certes, mais ce n'était pas utile de traverser l'Atlantique encore une fois, juste pour me prouver que la mondialisation avait épargné la fabrication croissantale.

Après un mois passé en Europe, je suis de retour au Québec avec l'intime conviction que je ne suis plus sûre de rien. Toutes ces choses qui m'agacent de la France ne sont-elles pas finalement si peu de choses face à l'éloignement et au manque que l'on ressent de la famille ? Peut-on faire fi de toutes les choses exaspérantes qui nous ont donné envie de mettre les voiles, un jour, pour finalement réaliser que les départs de chez soi sont chaque fois un peu plus durs ? Est-ce le début de ce que certains appellent la désillusion de l'expatriation, ou le creux de la vague, ou la fin de la lune de miel de la vie dans cet Ailleurs pourtant tant aimé ?

Certains disent que l'amour dure trois ans. Cela fait trois ans que je me suis installée au Québec, mais je ne crois pas tant être en train de désaimer Montréal ; je crois en revanche être en train de réaliser que cette France que j'aime tant critiquer fait finalement partie de moi, au point de tout remettre en question quand je la quitte. Je crois qu'elle se joue de moi, comme pour me dire «tu peux fuir autant que tu veux, tu es la France et la France t'a». Pour être honnête, je ne sais pas trop quoi faire avec ça. Peut-être qu'un jour, je prendrai la décision de rentrer au pays, après quoi je pesterai d'avoir quitté le Québec, c'est une certitude.

Peut-être qu'un jour, je prendrai la décision de rentrer au pays, après quoi je pesterai d'avoir quitté le Québec, c'est une certitude.

En attendant, je me raisonne en pensant à la chance que j'ai d'avoir le choix ; d'avoir cette nationalité française et cette résidence permanente canadienne, m'offrant la possibilité de décider chaque minute de ma vie où je veux habiter. Peu importe à quel point ma famille me manque ou à quel point Montréal me manquerait si je prenais la décision de pallier le premier manque, je suis chanceuse d'être née avec le bon passeport, et de pouvoir m'offrir le luxe d'avoir ce type de réflexions, donnant vie à ce type d'article, qui ne nous mène nulle part, je vous l'accorde. Mais moi, là tout de suite, ça m'a fait du bien de l'écrire, ne serait-ce que pour arrêter de penser que je loupe du temps précieux avec ceux qui comptent pour moi et qui vivent leur vie de l'autre côté de l'océan.

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