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18/02/2018 08:00 EST | Actualisé 18/02/2018 08:00 EST

Arrivée à Kuujjuaq: un atterrissage sur la lune

Deux semaines après mon arrivée sur la lune de Kuujjuaq, les changements que je perçois sont principalement en moi.

Anne Sellès

Ce texte fait suite à l'article que j'avais publié sur mon autre blogue, annonçant mon départ pour le Grand Nord québécois. Il est à lire par ici pour une mise en contexte préliminaire.

On m'avait prévenue ; arriver dans le "Grand Nord", c'est comme arriver sur la lune. C'est monochrome, relativement plat, il y a peu de végétation, et c'est silencieux. Un silence assourdissant, parfois. Le genre de silence qui nous fait sursauter nous-mêmes lorsque l'on marche sur la neige qui crisse sous nos pas, et qu'il n'y a aucune autre espèce humaine à un kilomètre à la ronde.

J'ai atterri à Kuujjuaq un vendredi. J'ai alors décidé que tous les vendredis seraient une fête. Et jusqu'à présent, ce fut le cas. Ayant quitté le monde merveilleux de l'entreprise il y a plus de cinq ans maintenant, cela faisait très longtemps que je n'avais pas ressenti la joie que procure une veille de week-end, avec la perspective de pouvoir se réveiller le samedi matin à l'heure à laquelle on se réveille finalement toute la semaine parce que l'on est vieux et que notre salaud de corps est réglé comme une horloge. Sauf que là, c'est psychologiquement volontaire. On n'a pas mis de réveil. Et ça change tout. Je précise, à toutes fins utiles, que je gérais mon horaire comme je l'entendais durant les cinq dernières années de ma vie de travail à mon compte ; ce qui signifie que le vendredi soir n'était, pour moi, pas plus synonyme de félicité édénique qu'un mardi à 18h. Merci pour votre attention.

Je disais donc...

Le premier samedi, le lendemain de mon arrivée, je suis allée découvrir le village à pied dans le silence le plus total. Je n'ai croisé que des chiens, certains en liberté, d'autres attachés à la maison de leur maître. Le premier humain fut aperçu après 15 minutes de marche, dans l'une des épiceries du village. J'ai souri en repensant à l'agitation montréalaise les samedis, et j'ai compris alors que chaque petit détail de la vie quotidienne serait un dépaysement.


Photo : © Anne Sellès

Pour être tout à fait honnête, j'ai repoussé l'écriture de cet article de jour en jour, non pas par manque d'envie de partager mes premiers ressentis, mais plutôt parce que j'avais l'étrange sensation de ne rien avoir à raconter. J'étais consciente que je vivais à mille lieues de mon contexte habituel, et malgré cela, rien ne semblait mériter à mes yeux que j'en fasse un "article". C'est comme si, ces impressions et réflexions étaient trop "intérieures" ; de celles que l'on n'extériorise pas, vraisemblablement poussées par un mécanisme de "défense" humain, que l'on pourrait assimiler à l'envie de s'intégrer rapidement. Pour avoir l'air moins con face à la nouveauté. Et face aux autres, pour qui la nouveauté est devenue normalité.

Relativement préparée par mon employeur grâce à une formation de trois jours sur la culture inuite, la vie "au Nord" et la communication interculturelle (quelques semaines avant de partir), je savais déjà ce qui allait potentiellement me déstabiliser à mon arrivée : le froid sec et piquant, qui rend la respiration plus pénible ; l'eau, à laquelle il faut faire attention, car il n'y a pas d'aqueduc au Nunavik - l'eau nous est livrée tous les jours ; le silence, lourd et omniprésent comme déjà dit précédemment ; la solitude et le sentiment d'isolement, parfois ; la notion de temps, si différente de celle que l'on peut avoir en vivant "en ville" ; et bien sûr, le prix des produits à l'épicerie (puisque tout est envoyé par cargo), principale préoccupation de mes amis "du Sud" lorsque je suis arrivée... "Alors, alors, c'est si cher qu'on le dit ?"

On trouve presque de tout, mais pas toujours exactement ce que l'on veut.

Disons qu'une fois passée l'excitation procurée par la découverte d'un gros rouleau de papier aluminium vendu au prix délicieux de 55,89$ à l'épicerie, ce qui m'a surtout marquée, c'est l'inconstance de la présence de certains aliments dans les rayons. Un jour, le rayon des oeufs est plein, la semaine suivante, il n'en reste que deux boîtes. On trouve presque de tout, mais pas toujours exactement ce que l'on veut. À Kuujjuaq, plus grand village du Nunavik, nous sommes cependant plutôt chanceux ; je paye, pour la plupart des aliments que je consomme, la même chose, ou presque, que ce que je payais "au Sud". C'est le cas des oeufs, du lait, du houmous "Fontaîne Santé", de mon pain au Kamut, du yogourt ou des légumes de base (champignons, salades, tomates...). J'ai cependant récemment fait une petite folie en m'offrant du Cracker Barrel à 12,99$. Je le déguste et trouve qu'à ce prix-là, il a vraiment meilleur goût qu'à Montréal.


Photo : © Anne Sellès

Deux semaines après mon arrivée sur la lune de Kuujjuaq, les changements que je perçois sont principalement en moi. Il faut apprendre à s'occuper autrement, ce qui implique nécessairement de remettre en cause et de réfléchir à notre façon de consommer "au Sud". Même si je le voulais, je n'ai pas 1001 opportunités de consommer ici. L'épicerie est le seul endroit où je dépense mon argent. Il n'y a pas de magasin (en dehors de la boutique de souvenirs), pas de cafés, et peu de restaurants (je n'en connais qu'un à l'heure actuelle). La magie d'Internet fait donc que le bureau de poste devient notre endroit préféré, et notre clé de casier postal, notre précieux sésame pour accéder au royaume des dépenses à l'utilité limitée. Mais qui réconfortent. Parce qu'on s'entend que consommer, ça réconforte. Au moment où j'écris ce texte, je me promène sur la boutique en ligne d'un site de décoration, comme ça, juste pour voir les promos du moment. Le fait de l'avoir écrit me fera désormais culpabiliser d'acheter quoi que ce soit, juste au cas où vous me demanderiez des comptes après la lecture de la phrase précédente. Mais après notre journée de travail, puisqu'il fait déjà nuit et qu'on n'a pas vraiment d'autres options que de rentrer chez soi, je dois avouer que "regarder sur Internet quel magasin livre jusque dans notre "région isolée" gratuitement" fait partie de mon Top 10 de mes nouvelles occupations.


Photo : © Anne Sellès

Bref, la vie au Nunavik, et à Kuujjuaq en particulier, est différente de ce que l'on connaît "au Sud", c'est un fait. Tout est plus silencieux, tout est plus lent, tout est plus intense ; de la luminosité quand le soleil est de la partie, aux émotions que l'on vit, loin de ce qui nous est familier, et loin des gens que l'on aime. Mais une chose est importante à souligner ; je vis dans un appartement de construction récente, propre, spacieux, meublé et mieux équipé que ce que j'avais à Montréal. Je perçois des primes de mon employeur pour pallier le coût de la vie et l'éloignement. Je mets cinq minutes le matin, montre en main, pour me rendre au travail, ce qui me donne également le temps de rentrer le midi pour manger. Je bénéficie d'un logement partagé (avec une collègue de travail), fourni par mon employeur pour lequel je ne paye pas de loyer. Je suis donc une immense privilégiée ici, "au Nord". Lorsque l'on sait que 68% des Inuits vivent dans des logements surpeuplés à cause de la sévère pénurie de logements dans toute la région, on ne peut que se sentir chanceux et reconnaissant. De quoi aurais-je à me plaindre, si ce n'est de mes cheveux qui gèlent, ou du bout de mon nez qui semble vouloir tomber, quand le thermomètre atteint les -50°C à cause du facteur éolien ? Je suis venue ici en connaissance de cause.


Photo : © Anne Sellès

Au Nunavik, tout est donc différent, à commencer par les priorités. Celles qui sont vitales, et qui sont pour nous acquises "au Sud" : comme pouvoir se loger décemment, avoir de l'eau en quantité suffisante tous les jours, avoir accès à de la nourriture fraîche, santé et diversifiée. Puis, bien entendu, pouvoir se faire soigner en tout temps, et avoir une éducation de qualité, ou tout au moins, la même qu' "au Sud". Au Nunavik, ces acquis-là sont une préoccupation de chaque instant.

Je crois que c'est cela, que je n'arrivais pas à identifier réellement ; j'ai repoussé de jour en jour l'écriture de ce texte sur mes premières impressions en terre des Inuits, parce que je savais pertinemment que l'on attendrait de moi des fun facts avant tout ; les températures indécentes, le prix exorbitant d'un 6-pack de bière, le blizzard qui fouette le visage, les mignons bébés huskies en liberté, les histoires tristes que l'on lit dans les médias sur la violence et les ravages de l'alcool. Mais en réalité, ce qui me marque après moins de trois semaines de vie ici, c'est que les priorités sont loin d'être les mêmes qu' "au Sud". Alors qu'ici aussi, c'est le Québec. Ce n'est pas la lune. Pas réellement. C'était une façon de parler, hein. Les populations ne semblent pas être entendues ; sont-elles au moins écoutées ?

Certains Inuits se battent, d'autres baissent vraisemblablement les bras, fatalistes. Mais tous savent incroyablement faire preuve de résilience. Certains "Blancs", amoureux des terres du Nord et de la culture d'ici, se battent à leurs côtés. Cela fait peut-être davantage de poids, auprès des messieurs-décideurs à cravate qui ne s'intéressent guère à ce qu'il se passe là où leur belle Audi de l'année ne peut se rendre, faute de routes. Je ne perdrais rien à parier que 80% des Québécois "du Sud" n'accepteraient pas la moitié des conditions de vie que les gens ont ici. Les messieurs-décideurs à cravates, encore moins. Pourtant, ici aussi, c'est bel et bien le Québec. On ne montre jamais le Nunavik à la météo du Télé-Journal ; mais même en vivant au nord du 55ème parallèle, je vis toujours au Québec. De fait, les Inuits, ce sont aussi des Québécois. Mais ça, peu le savent vraiment, et ça arrange bien tout le monde. Car dans le fond, tout le monde s'en fout.

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