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08/04/2016 10:21 EDT | Actualisé 09/04/2017 05:12 EDT

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

Je gradue dans un contexte où notre filet social est brûlé par des gens qui utilisent des mesures austères contre des populations vulnérables pour financer les privilèges des classes les plus nanties.

Dans quelques semaines, je graduerai d'une maîtrise en travail social, après plusieurs années de travail dans des organismes communautaires qui travaillent d'arrache-pied à combler les lacunes dans l'offre de services publics. Si cette perspective de passer un peu moins de temps dans mes livres devrait me remplir de joie, je passe mes jours entre frustration et découragement.

En effet, je gradue dans un contexte où notre filet social est brûlé par des gens qui ne conçoivent pas l'État comme étant responsable d'assurer le bien commun, mais qui utilisent des mesures austères visant ses populations vulnérables pour financer les privilèges de ses classes les plus nanties.

Dans ce contexte, la place faite au travail social, un lieu d'analyse des difficultés personnelles dans leur environnement social, ne peut qu'être un espace de lutte ou d'abdication. Les personnes que nous voyons sont de plus en plus affectées par des politiques sociales qui ignorent leurs besoins, de la petite enfance à la vieillesse, pendant que les services sont de plus en plus rares et déconnectés.

Pendant que les services offerts dans les organismes communautaires sont asphyxiés par un manque de financement de plus en plus criant et chronique et que les différentes réformes gouvernementales affectent l'efficacité des CLSC, j'apprends aujourd'hui qu'on déplace des travailleuses sociales des CLSC vers les groupes de médecine familiale (GMF). Alors que Pierre était déjà en t-shirt en plein hiver et que Paul se promène en Kanuk.

Le vase déborde depuis longtemps, mais là, on patauge dans l'indécence.

Cette décision n'est pas anodine. Les CLSC ont la mission d'assurer des services à l'ensemble de la population. Les GMF, gérés de façon privée mais financés par le public, ne sont redevables qu'à leurs membres. On ne peut pas prétendre que cette mesure vise l'accessibilité aux services, ni même leur efficacité.

Le gouvernement ne fait que la démonstration, jour après jour, de sa vision limitée et biaisée par une conception de l'univers où le médecin est le centre du monde. Ce centre du monde, dans une large part, a d'ailleurs bien souvent refusé de travailler en collaboration avec d'autres professionnels, notamment dans les CLSC.

Loin de moi l'idée de dévaluer le travail des médecins. Ils portent un savoir vital qui fait toute la différence dans la vie de bien des gens. Toutefois, la santé ne se résume pas à l'absence de maladies, et la maladie est elle-même influencée par de nombreux facteurs, qui sont adressés lorsque les différents professionnels se mettent ensemble, avec la population et pour elle, pour penser des façons de rendre le système plus humain.

On est bien loin de la vision centriste du ministre Gaétan Barrette. Également, on fait de plus en plus de place au privé, alors que de nombreuses expériences menées ailleurs montrent l'inefficacité du concept ainsi que son coût social élevé.

Dans les faits, ce sont des personnes qu'on abandonne dans des failles de services qui s'élargissent de plus en plus depuis que l'État ne se conçoit plus au service du bien commun et de la démocratie, mais bien au service d'intérêts corporatifs et de pouvoir qui le maintiennent artificiellement en capacité de gouverner.

Je suis en colère face à toutes ces possibilités perdues de faire une réelle différence dans la vie des gens, pour eux et avec eux. Je suis en colère contre ce système qui rend les personnes vulnérables sans en assumer la responsabilité.

Je suis triste pour notre société toute entière, qui se déshonore en délaissant ses plus vulnérables. Je suis inquiète des répercussions à long terme de ces mesures. Le bien-être de personnes est une raison suffisante de l'être, mais on n'ignore pas ses semblables sans répercussions sociales qui ont un coût financier important.

En tant que future travailleuse sociale, je peux toujours décider de changer de plan de carrière. Mais en tant que citoyenne, je ne pourrai pas me défaire de mon indignation.

C'est donc en tant que citoyenne d'abord que j'espère en arriver à influencer les choses. Le cynisme et l'abdication n'est utile qu'au statu quo, qui a de quoi abreuver le citoyen ordinaire en découragement. Toutefois, un pouvoir de changement est accessible que si on le porte collectivement. J'y crois encore, parce que j'ai souvent vu la force brute des individus quand ils se mobilisent envers et contre tout. C'est cet espoir qui fait oublier le quasi silence de mon ordre professionnel, des gestionnaires du réseau et de trop de gens, au profit d'autres possibles.

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