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04/09/2015 01:42 EDT | Actualisé 04/09/2016 05:12 EDT

De l'eau salée sur l'humanité

Bien au delà de la tristesse passive, je suis en colère parce que le changement ne peut être que collectif et que je ne nous sens pas collectivement et globalement en lutte pour un monde plus juste. Les plages vont arrêter de vomir un jour. On s'assurera que les gens crèvent chez eux, loin, parfois à cause de nous, sans qu'on s'en émeuve trop pour pouvoir continuer à vivre l'esprit en paix.

Il y a presque six ans, j'étais en Syrie et je capturais ce petit moment de bonheur sous mon voile emprunté, en souhaitant que ces enfants aient accès à une vie de paix comme l'enfant qui bougeait dans mon ventre.

Je me souviens de la douceur du rire de ces petits dans ce silence généralisé qu'on ne peut jamais vraiment définir lorsqu'on est que passante: une pudeur après l'horreur des guerres précédentes, ou la retenue apprise dans la dictature, peut-être. Je me souviens de l'invisibilité des femmes et de mon statut différent, comme occidentale, de mon droit à la parole contrastant avec le silence partout. Et de la beauté et de la gentillesse, malgré tout, partout, douce. Et voilà qu'ils y sont, encore, en guerre, et que la souffrance est telle pour que des personnes qui ont déjà survécu à plusieurs atrocités choisissent de prendre le large.

Le petit garçon de la photo s'appelait Hassan, je crois. Je ne sais pas où il est maintenant, mais il est probable qu'il ne soit pas bien, et l'humanité l'accepte comme elle accepte tant d'autres choses qu'elle pourrait changer. La douleur d'Hassan n'a pas commencé quand des corps d'enfants sont arrivés, noyés, dans des frontières occidentales. Où va-t-on quand on ne peut plus pousser là où on a fait ses racines? Je ne suis pas à jour et je n'ai peut-être pas envie de l'être, mais cette année, c'est au moins 2500 personnes qui sont mortes noyées de ne pouvoir exister nulle part, des gens comme vous et moi. Le conflit syrien à lui seul a déjà produit quatre millions de réfugiés.

Il y a les Syriens, mais il y a aussi tous les autres. Même ici.

On pleure des enfants endormis pour toujours dans l'eau salée alors qu'on est encore largement insensibles aux réalités de la minorité de réfugiés qu'on accepte d'accueillir au Canada, toujours avec lenteur et suspicion. Les règles instaurées sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper font que la moitié du nombre de demandes pour le statut de réfugié qui étaient faites auparavant ne sont plus admissibles et de celles qui le sont toujours, un tiers de plus qu'auparavant sont refusées. Ceux qui arrivent sans avoir été préalablement acceptés, souvent dans des conditions difficiles, sont mis sous détention et n'ont pas droit aux procédures d'appel. Concrètement, on met de façon systématique des enfants et leurs familles en prison de façon indéfinie, parce qu'ils n'ont pas eu l'obligeance de demander s'ils pouvait venir avant d'arriver dans l'urgence, permission qui leur aurait probablement été refusée. C'est pourtant ce refus d'accueil généralisé qui fait que des familles prennent la mer pour vivre ou mourir.

On est réfugiés de n'avoir d'autre choix que de se déraciner. La souffrance des migrants économiques n'est pas davantage un choix. Ces derniers meurent juste à petit feu, sans que l'on voie leur visage noyé sur une plage, sans que ça nous choque parce qu'on refuse de regarder lorsque ça n'est pas devant nos yeux. C'est la moindre des choses de faire une place, une vraie, à la minorité qu'on accueille ici. On en est même pas là et l'expérience récente nous montre que lorsque l'immigration est mise sur la place publique, c'est souvent pour parler de notre peur et de notre méfiance plus que pour tenter d'offrir plus d'humanité à ceux qui prennent où choisissent le Canada comme terre d'accueil.

Si les réfugiés acceptés au Canada ont droit à un traitement légèrement plus humain que les autres migrants, les nombreuses personnes légalement ici qui ont un statut migratoire précaire ou en attente de régularisation sont traitées avec peu de dignité ou d'humanité. Des travailleurs sont légalement exploités. Des médecins font payer à des migrants vulnérables jusqu'à six fois le prix de ce qui leur serait remboursé par la RAMQ pour les soigner. Des femmes se retrouvent à accouchent seules et des personnes malades amassent des factures qui risquent de compromettre toute chance de s'intégrer et de contribuer à leur société. Il arrive aussi que ces personnes n'aient simplement pas de soins et en paient le prix parce qu'elles n'avaient pas la capacité de payer. Ça reste encore mieux, pour beaucoup de gens, que la situation qui les a emmenés ici. Ça ne nous excuse pas pour autant d'accepter ce qui se passe sous nos yeux. Faudra il mettre de photos de corps d'enfants souffrants au Canada pour qu'on réagisse à ce qui se passe dans nos frontières, dans l'indifférence quasi généralisée?

Bien au-delà de la tristesse passive, je suis en colère parce que le changement ne peut être que collectif et que je ne nous sens pas collectivement et globalement en lutte pour un monde plus juste. Les plages vont arrêter de vomir un jour. On s'assurera que les gens crèvent chez eux, loin, parfois à cause de nous, sans qu'on s'en émeuve trop pour pouvoir continuer à vivre l'esprit en paix. Il ne devrait pourtant pas y avoir de pleine paix d'esprit tant qu'il n'y a pas de paix pour tout le monde.

Ma fille vient de commencer l'école. La mosquée où jouait Hassan a été bombardée. C'est ici plein de mots inutiles pour lutter contre l'injustice, contre l'impuissance. Des humains se sont endormis dans un océan d'eau salée, pour toujours, comme un bain de larmes de la compassion qui aura manqué pour eux dont la souffrance n'était plus la responsabilité de personne.

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