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06/04/2015 10:03 EDT | Actualisé 06/06/2015 05:12 EDT

Carré rouge sang, rouge amour

La colère qui bout dans les veines des personnes qui prennent la rue, je la comprends et je la ressens.

La colère qui bout dans les veines des personnes qui prennent la rue, je la comprends et je la ressens.

Elle prend sa source dans les injustices sociales que le gouvernement entretient et creuse. Elle se nourrit de ces mots séparés de leur substance :

Il y a cette « juste part » des puissants qui admet que la part de certains soit insuffisante pour vivre et qui ose ajouter le mot juste à ce qu'on leur laisse.

Il y a cette « lucidité », qui promeut une exploitation de nos ressources menaçant la vie et notre environnement les yeux grands fermés.

Il y a cette « équité intergénérationnelle » qui compromet le développement des enfants et la dignité des personnes âgées à coup de listes d'attentes et de coupures de services. L'égalité des chances en prend pour son rhume.

En détruisant notre système public, notre gouvernement prend notre pouvoir collectif et nos sous pour les mettre dans les poches des plus puissants. Ce n'est pas une fatalité ni même une nécessité : c'est une idéologie. Il y a de quoi être en colère. Il y a de quoi être dévasté.

La seule chose qui reste, en réponse à si peu de sens, c'est le refus catégorique. Nous avons encore de ces militantes et militants qui aiment assez l'humain pour avoir le courage de cette difficile colère. Il y a de cet amour dans les rues, tout plein, juste à côté de l'indignation. Ça prend du courage pour voir le monde, les yeux grands ouverts, et de choisir de le changer plutôt que de s'en protéger et de lutter pour sa survie sur la base de règles injustes. On ne se bat que pour ce en quoi on croit, et moi, je me bas pour vous, qui me détestez de bloquer la rue.

La colère qu'on emmène dans les rues est un devoir citoyen. Elle se gave pourtant chaque jour de lacrimos, de matraques et de boucliers. Et parfois, pire encore, des gens se réjouissent de voir que des manifestants se font blesser pour avoir manifesté, comme s'il était normal d'avoir peur de prendre la rue en démocratie.

Face à toute cette violence, je comprends l'envie de tout casser. Elle me prends souvent. Je ne m'y laisse simplement pas aller, parce que cette violence n'est que réponse à la violence, et c'est ce qu'elle engendrera aussi.

J'écris pour parler de diversité des tactiques. Il n'est pas facile de dénoncer certaines pratiques dans la palette de celles-ci, d'autant plus quand on partage la colère et les idéaux de celles et ceux qui agissent pour changer les choses. Je continue d'entendre la chanson du groupe Mise en Demeure, et elle continue de m'attrister.

C'est pas des pacifistes qui vont changer l'histoire. On pitche des pavés pis on brûle des chars. -Mise en Demeure

Il y a des actions qui permettent de hurler sa dissidence et de se protéger contre le sentiment d'impuissance qui prend toute personne qui milite de ses tripes et de son cœur. Pourtant, je pense qu'il faut continuer à garder le cap sur ce qu'on vise. C'est sans doute vrai que beaucoup de révolutions se sont faites sur la colère et au prix du sang. Mais pour qu'on en soit encore là, à lutter contre l'asservissement de la majorité au pouvoir des puissants, c'est peut-être qu'on n'a pas changé vraiment l'ordre des choses.

Si certains affirment que les pacifistes ne vont pas changer l'histoire, je crois qu'ils sont les seuls en position de ne pas faire que l'histoire ne continue que de se répéter On a souvent simplement changé le visage des oppresseurs, sans réfléchir à nos façons d'exercer le pouvoir. C'est ce à quoi il faut réfléchir. Et pour ça, il faut peut-être changer de tactique et en refuser certaines. Ce qui ne se base pas sur le meilleur de notre humanité sera insuffisant pour renverser vraiment l'ordre des choses.

Il ne s'agit pas de se limiter à faire des oreilles de lapin, à sourire et à ne déranger personne. L'action a une multitude de visages, et ils ne sont pas tous masqués. J'admets une foule de tactiques, tant qu'elles permettent de rassembler plutôt que de diviser, tant qu'elles trouvent leur espace d'expression. La diversité des tactiques à la Mise en Demeure ne respecte pas vraiment non plus la résistance non violente. Casser des vitrines et brûler des chars ne dérange de toute façon manifestement pas les pouvoirs en place. Quand les manifestants sont trop tranquilles, la police envoie elle même des agitateurs. C'est un pavé dans la mare qui nous revient souvent dans la face.

On ne combat pas des personnes, mais un système. Notre cible n'est pas la police, même si nous sommes la sienne. Je dénonce la violence de la police et la violence de l'État, mais si vous voulez changer le monde avec des logiques semblables, je dénoncerai aussi votre violence, pas par pitié pour de pauvres vitres, mais bien parce que je suis suffisamment enragée après les injustices du monde pour souhaiter qu'on fasse partie du changement. En utilisant la violence, on justifie que ça puisse être un moyen à utiliser. On justifie aussi que l'État puisse l'utiliser contre nous. On se décrédibilise et surtout, on utilise les mêmes logiques qu'on dénonce.

Notre pouvoir, c'est celui du nombre et celui de l'espoir. La bataille de l'opinion publique est biaisée, mais le mépris dans les politiques du gouvernement actuel vise une majorité de citoyens qui sont aussi en colère. Et si la leur joignait la nôtre ? L'indignation est là : il faut la soulever. J'aimerais nous voir le faire autrement, à partir de notre humanité plutôt que des luttes de pouvoirs par la force auxquelles on nous a habitués. Sortons du système et de ses logiques. C'est sans doute plus long, mais il n'y peut-être pas de raccourci vers un monde plus équilibré, vers notre humanité mise à mal tous les jours.

Ce qu'on fait doit rallier. J'ai envie de nous voir créatifs, dans la rue et ailleurs, à brasser ce système par où ça lui fait mal, à rallier les grands-mères et les entrepreneurs, à créer les solidarités et les lieux de pouvoir qui rendent possible le véritable changement. J'ai envie de voir les policiers comprendre le sens profond de leurs carrés rouges et joindre les manifestants, comme ça s'est fait ailleurs. J'ai envie de voir la classe moyenne requestionner le système et le pouvoir qu'ils ont dedans. Les conditions systémiques sont là, si on peut arriver à être assez fort pour changer notre colère en lutte productive.

Et pour être dans cette lutte, je vois aussi l'ampleur de tout ce qui doit exploser. L'explosion est plus rapide que la déconstruction, mais elle ne permet pas d'apprendre et de changer les bases de notre lutte. Peut-on se reconnecter sur cette humanité qui nous lie tous ? C'est la simplicité même et la complexité absolue. C'est pourtant un bon repère pour garder le cap, parce qu'on l'a à l'intérieur et qu'on peut la chercher partout.

J'ai envie de voir des gens qui définissent leur citoyenneté exclusivement comme des « payeurs de taxes » mettre le pied dans la rue et être saisis d'espoir. Tous les possibles sont devant nous si on est ensemble et que les ingrédients de la société qu'on cherche à créer sont déjà sous les pancartes.

On doit lutter avec des moyens qui déstabilisent le système. La résistance peut être violente pour l'oppression, toute en humanité et en compassion. On ne reste pas passifs, mais on reste pacifique.

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