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19/02/2018 08:00 EST | Actualisé 01/03/2018 11:27 EST

Apologie médiatique de la victimisation

Nous convenons que dans tous les cas de drame, on se doit de faire preuve d'empathie envers les victimes directes et collatérales. C’est ce qu’a fait la population québécoise.

Lau Vzquez / EyeEm via Getty Images

« [...] l'islam modéré est une stratégie guerrière » Boris Cyrulnik dans L'impossible paix en Méditerranée, Dialogue avec Boualem Sansal, Éditions de l'aube, 2017

« Le monde ne récompense pas l'honnêteté et l'indépendance, il récompense l'obéissance et la servilité. » Noam Chomsky

Radio-Canada ne m'aura jamais habitué à ses turpitudes idéologiques. Par exemple l'émission Plus on est de Fous, Plus on Lit animée par l'acariâtre Marie-Louise Arsenault (à qui je reconnais de nombreuses qualités d'animatrice) m'apparaît trop souvent la page éditoriale de RC Première : la promotion du multiculturalisme, d'une vision assonante avec le communautarisme islamique, et aller de pair avec la vision de Québec Solidaire et des Libéraux de Trudeau père et fils. On reconnaitra peut-être aussi que les spécialistes philosophes invités, comme Georges Leroux, expriment une pensée molle, peu critique. C'est le cas de Jocelyn Maclure et de Daniel Weinstock, dont les voix respectives renvoient l'une à l'autre de manière mimétique et expriment elles aussi cette pensée molle, cette attitude conformiste, bien-pensante.

L'émission le 15-18 est plus digeste; n'empêche que les interventions de Simon Jodoin et François Brousseau nous ont servi récemment un véritable procès de Charlie Hebdo. Ce n'était pas même le ''oui, mais'' de Québec Solidaire, plutôt la dénonciation bien-pensante d'un humour qui irait trop loin, qui serait la cause de la terreur subie. *

La cerise sur le gâteau est venue à l'émission Enquête du jeudi 25 janvier 2018 avec un reportage d'Alexandre Duval, La prière où tout a basculéqui nous présente un récit quasi canonique sur les survivants de la Mosquée de Québec, un panégyrique des victimes de la tuerie, rien de moins qu'une véritable apologie de la victimisation, un renforcement de la complaisance victimaire.

Dans le contexte des quatre journées – rien de moins - de commémoration de ce drame, l'insistance de Radio Canada a de quoi faire réfléchir et nous inciter à faire preuve d'esprit critique puisque cette option politique prise par la radio d'État vient appuyer, volontairement ou pas, le retour du religieux dans la société québécoise. En effet, depuis les premières demandes d'accommodements raisonnables jusqu'aux récentes commémorations, on ne peut que constater le temps et l'espace occupés par ces thuriféraires du religieux et dont la Commission Bouchard-Taylor n'est qu'un cas parmi d'autres dans une société qui émerge à peine dans la Modernité et y découvre la laïcité.

L'occupation politico-médiatique est une occupation territoriale et comme toute occupation de territoire, elle cherche à imposer l'assujettissement et le silence, ne serait-ce que par des poursuites-bâillon comme celles subies ici par Djemila Benhabib et Louise Mailloux. (Jack Dion, « Censure à l'université Paris-Diderot : la deuxième mort de Charb », Marianne, 1er Février 2018.)

Lorsqu'un média embrasse l'apitoiement d'apparat, les rituels répétitifs de célébration de la mort, en se collant à la complaisance victimaire qui n'a rien à voir avec la résilience, il collabore à cette occupation.

Lorsqu'un média embrasse l'apitoiement d'apparat, les rituels répétitifs de célébration de la mort, en se collant à la complaisance victimaire qui n'a rien à voir avec la résilience, il collabore à cette occupation. Un drame répété comme rituel, prolongé médiatiquement, n'a de vertu que négative. La multiplication des reportages qui présentent des voix et des visages en pleurs, la répétition de ces « présentations » a pour effet si ce n'est pour but de nous « représenter » à nous-mêmes comme infâmes, sentiment bien connu à l'époque révolue de la catholicitude.

Ces positions médiatiques sont trop récurrentes pour qu'il ne s'agisse pas d'une vision, et une vision n'est jamais neutre. (Le fantasme victimaire a atteint un paroxysme avec le reportage de plus de huit minutes sur le comédien Gilbert Sicotte. Le téléjournal du 15 Novembre 2017, Allégations de harcèlement au Conservatoire.) Dans le cas présent, le fantasme à l'œuvre est en quête de boucs émissaires et de victimes. Qu'on n'espère pas qu'une telle pratique médiatique favorise la responsabilité citoyenne, l'autonomie et la critique. Ce qui est désolant, c'est que ce fantasme est affine avec des stratégies d'éclatement du tissu social comme la défense perverse d'une commission sur l'islamophobie où l'on voudrait faire avaler à la population d'accueil que quelque chose tourne mal chez elle, que le diable est de la partie.** Il faut aller de l'autre côté de la bien-pensance pour entendre un autre discours, du côté par exemple – ça me fait mal de le dire - de médias généralement classés à droite, mais qui osent. La bien-pensance de la gauche est asphyxiante alors qu'une pensée critique peut être déstabilisante; elle n'épousera pas la courbure de la fourberie.

Alors que la radio d'État sonne le glas à la pensée critique, des Nord-Africains défenseurs de la laïcité dénoncent « l'instrumentalisation de la tragédie à des fins idéologiques et de promotion d'un certain islam [...], la mainmise d'imams et d'intervenants communautaires sur l'organisation de la cérémonie officielle des funérailles », et «en guise d'oraison funéraire et d'hommage aux victimes, c'est bien plus d'un islam ostentatoire et politisé et de doléances d'une prétendue communauté musulmane qu'il a été question.» (Le Devoir, 25 janvier 2018 Ferid Chikhi, Nadia El-Mabrouk, Ali Kaidi et Leila Lesbet)

Au contraire des pratiques médiatiques victimaires sur fond communautariste, on doit entendre ces voix. Ce ne sont pas les musulmans qui sont accusés, mais plutôt l'islam politique et ses « idiots utiles » qui ont de quoi inquiéter, et toutes ces revendications d'accommodements raisonnables, de refus obstiné de vivre ensemble, d'être enterrés dans des cimetières multiconfessionnels et plus encore, de simplement vivre dans le respect de nos Sociétés de Droit, de nos us et coutumes. Boualem Sansal a raison, « il faut tout mettre sur la table : le terrorisme, l'islamisme, mais aussi l'islam ». ( Boualem Sansal, France Info, 20 Novembre 2015)

Nous convenons que dans tous les cas de drame, on se doit de faire preuve d'empathie envers les victimes directes et collatérales.

Nous convenons que dans tous les cas de drame, on se doit de faire preuve d'empathie envers les victimes directes et collatérales. C'est ce qu'a fait la population québécoise. Cependant l'auteur des meurtres à la Mosquée de Québec est un cas isolé, ce n'est pas un attentat comme celui du Métropolis du 4 septembre 2012 qui visait la première ministre Pauline Marois, attentat qui a tué un technicien et en a blessé lourdement un autre. Il s'agissait là clairement d'un attentat politique mené par un anglophone fédéraliste. A-t-on alors réclamé une commission d'enquête concernant les mouvements fédéralistes qui ont pourtant leur histoire d'attentats et de politique autoritaire comme la Loi des Mesures de Guerre de Trudeau père?

La récupération médiatique d'un drame comme celui de la tuerie à la Mosquée de Québec renforce une énergie névrotique qui s'impose pour des fins intéressées, des fins politiques; elle fabrique une légitimité pour un type de revendication qui, en d'autres temps, serait inadmissible, une légitimité qui pourrait bien mener à de l'intolérance communautariste.***

M'enfin !

*Je cite Jodoin : L'humour « des fois ça va très très loin, pensez à la fusillade à Charlie Hebdo justement des fois ça a des conséquences très grandes [...] » (le 15-18 de Radio-Canada vers 17h 10, 14 Novembre 2017). Simon Jodoin intervenait au sujet de l'humoriste Guy Nantel que la bien-pensance de nos humoristes de la québécitude a écarté. Jodoin a choisi l' "analogie causale" avec Charlie Hebdo. Et je cite le propos de Brousseau dans sa chronique internationale sur le débat sur la laïcité dans une "querelle" de la gauche :

« Charlie Hebdo, journal satirique controversé de tragique mémoire 7 janvier 2015 [...] une gauche laïciste intransigeante qui adore se moquer alors là sans aucun tabou, d'une façon insolente, provocatrice, parfois même excessive, pornographique des religions en général, l'islam en particulier. [...] [À l'inverse], le site Mediapart [...est] un journal en ligne [...] qui fait de l'enquête [...] aime traquer le racisme [...] pourfendeur de l'islamophobie [...] ».

** « Chaque fois qu'un couple divorce; Chaque fois qu'une sœur troque son khimar [foulard islamique] contre un petit foulard; [...] Chaque fois...Je me dis Iblis [le Diable] vient de remporter une bataille! » Adil Charkaoui, Coordonnateur du Collectif Canadien Anti-Islamophobe, Publication Facebook du 30 Janvier 2018, 18h50

*** Tariq Ramadan, Se prendre pour Voltaire ? opposé à la représentation de la pièce de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, Le Monde, 14 Février 2006; Solveig Mineo, « Menacée d'expulsion de son université pour avoir refusé d'essayer un hijab lors du #WorldHijabDay, Kathy Zhu résiste » in Bellica, 3 février 2018.

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