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11/02/2013 02:24 EST | Actualisé 13/04/2013 05:12 EDT

Les papes conservateurs ne sont pas ceux que l'on croit

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FILE - This April 19, 2005 file photo shows Pope Benedict XVI greeting the crowd from the central balcony of St. Peter's Basilica moments after being elected, at the Vatican. On Monday, Feb. 11, 2013 Benedict XVI announced he would resign Feb. 28, the first pontiff to do so in nearly 600 years. The decision sets the stage for a conclave to elect a new pope before the end of March. (AP Photo/Domenico Stinellis/FILE)

Le pape Benoît XVI vient d'annoncer sa démission. Il est le deuxième de l'histoire à prendre une telle décision. En 1294, après deux années de vacance du siège, fut élu un pieux bénédictin des Abruzzes totalement ignorant des choses du monde, et ce sera l'éphémère Célestin V. Ce pontife renonça à sa charge après seulement cinq mois. Pour lui succéder, on choisit le cardinal Benedetto Gaetani, qui prit le nom de Boniface VIII. Personnage autoritaire et hautain, juriste sans scrupule, sitôt élu ce dernier fit emprisonner son prédécesseur dans la minuscule cellule d'une forteresse d'où il ne sortira qu'à sa mort.

Bien sûr, nul ne s'attend à ce que Benoît XVI connaisse pareil destin. Pour autant, on peut se demander quel sera, du point de vue du droit et plus encore dans la pratique, le statut de ce pape émérite. Redeviendra-t-il le Cardinal Joseph Ratzinger, habillé de noir et non plus de blanc ? Restera-t-il à Rome, et si oui résidera-t-il au Vatican ? Ou bien retournera-t-il dans sa Bavière natale ? Comment l'appellera-t-on, Éminence ou toujours Sainteté ? On imagine que l'intéressé a tout prévu.

La décision du pape est un acte innovant, c'est le moins qu'on puisse dire. On se souvient de la très longue période de souffrances puis d'agonie de Jean-Paul II. Un précédent, et quel précédent, est donc créé par Benoît XVI. On peut dire que désormais, il y a rupture véritable dans le fonctionnement même du Vatican, et par ricochet dans l'exercice et les mœurs de la haute administration romaine. Voilà un acte à la fois inattendu, éclairé et courageux, qui rompt avec la conviction commune que le Vicaire du Christ, infaillible dans ses positions quant à la doctrine de l'Église, se doit de rester héroïquement à son poste en dépit des déficiences physiques et morales qui le touchent, l'Esprit saint suppléant de quelque façon ses carences.

Les effets de la rupture seront énormes. Car une brèche s'est ouverte dans tout un système de vigilances et de pressions, de centralisations et de sanctions, de silences et d'omissions qui faisaient du Vatican ecclésiastique une sorte d'analogue du Kremlin soviétique. L'effet de surprise chez les collaborateurs empourprés, les premiers touchés à terme par les retombées de la chose, est singulièrement révélateur. Il y a un esprit de révolution dans le fait et la manière dont Benoît XVI a décidé de mettre un terme à sa précellente fonction. Pourra-t-on le classer longtemps parmi les papes "conservateurs"?

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À ce propos, le recul de l'histoire est nécessaire pour évaluer sereinement qui est conservateur et qui ne l'est pas. On se prononce trop vite. Ainsi, Jean XXIII est mort à temps, après la première des quatre sessions du Concile Vatican II qu'il avait eu l'audace de lancer, alors que ses deux prédécesseurs, Pie XI et Pie XII, s'étaient contentés d'en émettre secrètement l'idée. Il fallut la constance, la maîtrise et le tact de son successeur, Paul VI, dont on ne parle jamais, pour restituer l'ordre et même la paix dans une situation qu'il serait presque euphémique de dire conflictuelle. Jean XXIII était un historien et un diplomate conservateur, toujours salué néanmoins comme le pape de l'ouverture. Six mois à peine avant le début dudit Concile, il osa promulguer un document surprenant qui rappelait avec vigueur l'usage obligatoire du latin dans tout enseignement ecclésiastique. En France, on était en octobre 1962, cette mesure fit l'effet d'un repentir attardé du "bon pape Jean".

Le billet d'André Paul se poursuit après la galerie

Le pape Benoît XVI, de 2005 à 2013

En dépit de sa lettre Encyclique Humanæ Vitæ "sur le mariage et la régulation des naissances" du 25 juillet 1968, qui ne faisait que réénoncer la discipline classique de l'Église, Paul VI fut l'un des grands papes du XXe siècle. Ce que l'on ignore ou que l'on cache. C'est lui qui jugula la réaction conservatrice de personnalités ecclésiastiques, nonobstant de qualité, opposées entre autres à l'introduction de la critique littéraire dans les études bibliques. Lui-même, également, sut comprendre la situation de nombreux prêtres qui, sous l'effet de l'évolution des situations vécues, prenaient douloureusement conscience qu'ils avaient été piégés par de sournoises déterminations familiales. Il permit à des centaines de clercs déroutés de mener en toute quiétude et liberté une vie professionnelle totalement laïque, avec toute latitude de se marier. On peut saluer en lui une réelle empathie pastorale, chose qui fera défaut à son successeur, Jean-Paul II, béatifié à la hâte peu de temps après sa mort.

Le pontificat de ce dernier fut long, trop long même : de 1978 à 2005, presque trois décennies. Sur le plan de la doctrine et de la discipline chrétiennes, ce pape fut sans nul doute le plus conservateur des six ou sept derniers pontifes. Sa médiatisation planétaire, fruit de ses charismes exceptionnels, mais aussi d'une stratégie politique concertée, a mis au premier plan le paraître et l'annonce au détriment de ce que nous appelons l'empathie, avec les effets tant pratiques que doctrinaux de celle-ci. On se souvient des canonisations à tour de bras, certaines discutables. Sous son pontificat, le fondateur de l'Opus Dei fut coup sur coup béatifié puis canonisé. Et que dire de la façon dont il couvrit les fameux Légionnaires du Christ, dont le fondateur se trouvait impliqué dans de sinistres affaires de pédophilie. Ce fut, et ce restera l'un des notables mérites de Benoît XVI, historien, philosophe et théologien, et très grand humaniste, d'avoir mis bon ordre à ces situations qui, tant en Europe qu'en Amérique, resteront comme les pages les plus sombres de l'histoire de l'Église à la fin du XXe siècle et au début du XXIe.