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03/05/2018 08:50 EDT | Actualisé 03/05/2018 08:50 EDT

J’aimerais vous dire que ce sont des cas extrêmes

Si les statistiques nous disent qu’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie, mon expérience à réaliser des entrevues avec des centaines de femmes à travers le monde confirme ce triste constat.

Getty Images/iStockphoto

Avec Yann Arthus-Bertrand nous tournons actuellement un nouveau film. Ce film s'intitulera WOMAN et donnera la parole aux femmes du monde entier : 3000 entretiens sont prévus dans 50 pays. Ce ne sont que les chiffres, ils ne permettent pas de ressentir la force de chaque témoignage. Car notre film est entièrement composé d'histoires féminines, racontées à la première personne face à la caméra. On ne filme que le visage, pour se concentrer sur l'essentiel : l'émotion et la voix. On a commencé il y a deux ans et WOMAN sortira en mai 2019.

En pensant à ce que j'aimerais partager avec vous ici puis au futur Women's Forum à Toronto, j'ai eu pléthore de choix. Dans WOMAN, les femmes s'expriment sur leur vie, leur enfance, leur adolescence, leur intimité naissante, leur sexualité, leurs premières décisions prises à l'âge adulte, leur travail, leur mariage, leur maternité, mais aussi le rapport à leur corps ou encore la peur de vieillir... Mais, j'ai été rattrapée par l'actualité. Le prochain Women's forum se tiendra à Toronto, cette ville cosmopolite, incroyablement accueillante où nous avons fait quelques-uns de nos meilleurs entretiens de WOMAN l'année dernière. Cette même ville où il y a à peine une semaine un homme a foncé dans la foule tuant dix personnes, dont huit femmes. Cet homme se revendiquerait d'un terrorisme nouveau. Il fait partie de ceux qu'on appelle les Incels, ces « célibataires involontaires », rejetés par les femmes, puisque pas assez attirants ou virils selon eux. Ces hommes nourrissent une haine farouche des femmes et souhaitent les remettre à leur « juste » place : celle où elles s'offriraient à eux sans poser de questions, sans penser à leur propre envie ou plaisir. À quel point cet étudiant de 25 ans devait-il être frustré pour tuer des femmes au hasard?

Quel est ce monde où d'un côté les hommes occidentaux finissent par tuer des femmes qui ne les désirent pas et de l'autre d'autres terroristes les transforment en esclaves sexuelles sous prétexte qu'elles ne partagent pas le même Dieu? Je parle bien sûr des membres du Daesh et du sort au-delà de l'horreur subi par des milliers de femmes yézidi dont certaines parleront dans WOMAN.

J'aimerais vous dire que ce sont des cas extrêmes et que le reste de la société évolue. J'aimerais vous le dire, mais je ne peux pas. Car l'un des sujets qui reviennent le plus parmi les témoignages de WOMAN est malheureusement celui des violences faites aux femmes. Si les statistiques nous disent qu'une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie, mon expérience à réaliser des entrevues avec des centaines de femmes à travers le monde confirme ce triste constat. Beaucoup de celles qui viennent partager autre chose finissent souvent par raconter la violence qu'elles ont subie dans leur famille, dans la rue, dans leur couple. Comme cette générale de l'armée américaine interviewée au Women's forum il y a deux ans qui racontait comment son compagnon s'est mis à la frapper. Et comment cette femme forte et sûre d'elle-même a eu du mal à en parler ? Elle avait mis si longtemps à construire l'image de la femme indépendante et autoritaire pour se faire respecter dans l'armée qu'elle eût préféré le cacher et subir plutôt que dévoiler au grand jour ce qu'elle considérait comme « sa faiblesse ». Car, c'est connu, très souvent les femmes croient être responsables de ce qui leur arrive, elles croient même le provoquer. Comme cette autre femme interviewée en Finlande, pays pourtant très en avance sur la question de l'égalité des genres, qui raconte comment elle s'est faite violée par un collègue sans arriver à réagir ni prononcer un mot. Et qui, se sentant coupable, a gardé ce souvenir enfoui pendant près de 20 ans. Elle témoignait pour la première fois devant notre caméra. Même son mari n'était pas au courant. Mais les femmes ne sont pas que victimes. Loin de là! À l'image de cette Turque dont le témoignage ambigu m'a ému et surpris à la fois. Pendant des années, elle a subi les coups de son compagnon... jusqu'au jour où il est tombé malade et est devenu paralysé! Ce jour a été le plus heureux de sa vie m'a-t-elle dit, car plutôt que le quitter, elle a préféré enfin profiter de la vie en se faisant plaisir, tout cela grâce à la retraite de son mari... sa vengeance est donc de vivre son bonheur devant les yeux impuissants de son époux. Ce bonheur qu'il lui a si longtemps interdit.

On dirait que le passage par la case « horreur » fait des miracles de résilience. Les femmes restent debout malgré et contre tout. Comme si le fait d'être exposées aux violences et d'autres expériences douloureuses les rendait résistantes à tout. D'ailleurs, le récent marathon de Boston l'a confirmé : dans les conditions météo extrêmes de cette année, les femmes ont été presque deux fois moins nombreuses à abandonner que les hommes. Lentement, péniblement, elles sont parvenues au bout de cette épreuve. Les témoignages de WOMAN nous le prouvent également : les femmes résistent. Et sont bien là à la ligne d'arrivée.

Si vous souhaitez témoigner dans WOMAN : woman@hopeprod.com

Retrouvez Anastasia Mikova au Women's Forum Canada à Toronto les 10 et 11 Mai prochains. Plus d'informations www.womens-forum.com