BIEN-ÊTRE
09/12/2018 12:07 EST | Actualisé 09/12/2018 12:07 EST

Personne ne voulait m’embaucher parce que j’avais travaillé dans l’industrie du sexe

Je ne pouvais pas imaginer les obstacles que ce travail mettrait en travers de ma route, mais j’angoissais plus en essayant de m’acheter de quoi manger.

Quand on me demande comment j'ai atterri dans l'industrie du sexe, je réponds que c'est arrivé comme ça. Pour être honnête, ça me foutait une trouille bleue. Suite à un traumatisme, ma sexualité et ma confiance en moi étaient catastrophiques, et l'idée qu'elles deviennent subitement ma principale source de revenus semblait absurde. Mais j'étais désespérée.

J'aimerais pouvoir dire que j'ai enfilé ma combinaison en latex et mes compensées Pleaser de 15 cm, et que j'ai empoigné ma cravache aux lanières acérées au nom de la liberté sexuelle, du féminisme ou simplement parce que je suis une vraie badass. En vérité, j'ai commencé ma carrière de dominatrice la peur au ventre.

J'ai un statut privilégié dans cette culture (je suis Blanche, cisgenre, en bonne santé) mais j'avais du mal à garder un emploi à cause de mon statut d'immigrée et de ma santé mentale. Je vivais au jour le jour, au gré de mes fiches de paie, dans une chambre sans fenêtre au bout de la ligne de métro L, à Brooklyn. J'avais autant de crises d'angoisse que de rats dans ma cuisine (c'est-à-dire beaucoup).

Je ne pouvais pas imaginer les obstacles que ce travail mettrait en travers de ma route, mais j'étais enfin capable de me libérer de l'angoisse de voir ma carte bleue refusée en essayant de m'acheter de quoi manger.

J'ai emménagé à Manhattan, j'ai pu me payer mes soins de santé et être enfin stable, financièrement parlant. Et, même si je passais la plupart de mes nuits à attendre dans un donjon qu'un gars se pointe pour que je lui piétine les valseuses pendant quelques heures, j'étais beaucoup plus heureuse.

J'étais désormais une travailleuse indépendante, qui fixait ses heures de travail et ses limites, et j'avais un contrôle total sur ma carrière. J'ai commencé à me voir sous un nouveau jour. Je me sentais puissante et attirante. Une grande première.

Mais, au bout de quelques années, les choses ont commencé à se gâter. J'ai fait un burn-out. Le boulot en lui-même était parfois difficile, mais ce n'était pas forcément à cause de mes clients que j'en suis arrivée là. Ce qui m'affectait vraiment, c'était le regard et l'attitude des gens, et les sentiments d'isolement et de solitude que cela suscitait en moi.

Je suis devenue un personnage quasi irréel aux yeux des autres. Pour eux, mon boulot me définissait entièrement, et je ne me sentais pas respectée dans toute ma complexité. On considérait que j'étais stupide de me servir de mon corps pour gagner de l'argent, que je n'avais aucune morale, ou on me voyait comme une attraction, tel un clown à une soirée.

Tout ça, combiné à la peur d'être arrêtée, blessée ou tuée, me donnait le sentiment d'être prise au piège.

J'ai commencé à parcourir les sites d'offres d'emploi sur internet pour trouver un boulot qui m'aiderait à m'en sortir. Mais c'est suite à un acte de violence sexuelle terrifiant de la part d'un policier que j'ai enfin tiré un trait sur tout ça.

À peu près à cette époque, j'ai commencé à fréquenter Nick. Lui aussi avait eu une vie difficile. Son père avait été tué en prison après avoir été incarcéré à tort, et Nick payait les pots cassés. C'était pourtant une tête. Il n'était pas allé à l'université, mais il avait tout appris par lui-même, du génie informatique à la gestion d'entreprise, et il avait monté les échelons au sein de l'industrie technologique à New York. Il était gentil, réfléchi et super beau.

Personne ne voulait m’embaucher parce que j’avais travaillé dans l’industrie du

Le début de notre relation a été magnifiquement catastrophique, mélange d'énergie propre aux nouvelles histoires et de profonde dépression liée à mon ancien boulot. Toute l'estime que je me portais reposait sur ma position de dominatrice, payée par des hommes pour être vénérée. Et il s'est avéré que s'adapter à un environnement plus "normal" prenait du temps.

J'ai plongé un peu plus dans le marasme quand certains de mes "amis" ont commencé à sortir de ma vie. J'étais moins intéressante à leurs yeux et je n'avais plus les moyens de payer l'addition. Je me sentais aussi rejetée par une grande partie de mes ex-collègues, comme si j'avais commis le plus grand des péchés en quittant le navire.

J'ai cherché un nouveau boulot pour remettre de l'ordre dans ma vie et mes finances. Mais où que j'aille, même dans les boutiques érotiques "féministes" ou les établissements progressistes, on ne voulait pas de moi. Mon CV importait peu. J'avais beau mettre l'accent sur mon diplôme de commerce et mes huit années d'expérience dans le management, la "haine des putes" me poursuivait.

Certains de mes amis m'assuraient que je pourrais dégoter un poste sur leur lieu de travail, mais ils revenaient toujours quelques jours plus tard en me disant que, d'après leur patron, mon précédent emploi constituait un "frein". Quand je décrochais un entretien, je me rendais vite compte que mes interlocuteurs ne comprenaient tout bonnement pas en quoi consistait mon ancien travail. Alors, je leur expliquais ce qu'était une dominatrice, et ils poussaient des cris de surprise ou mettaient immédiatement fin à la conversation. Ça me faisait enrager: dans une société où on dit constamment aux travailleurs de l'industrie du sexe qu'ils doivent trouver un "vrai" travail, personne ne voulait me donner ma chance.

Notre société est obsédée par ce milieu, mais nous ne traitons pas ceux qui y travaillent comme des êtres humains. Nous détournons leur esthétique, nous faisons appel à leurs services et nous imitons leur travail, mais nous ne leur témoignons pas le respect qui leur est dû.

Etant donné que mes économies fondaient à vue d'œil et que toutes mes candidatures étaient rejetées, Nick m'a encouragée à réfléchir à ce qui me rendrait réellement heureuse, à ce qui me motiverait vraiment. J'aimais aider les autres, j'étais intriguée par la sexualité et j'avais personnellement été confrontée aux problèmes que notre société avait avec les notions de sexe et de honte. Je rêvais d'une carrière où je pourrais permettre à d'autres d'avoir une vie sexuelle satisfaisante, une carrière qui me permettrait de me redéfinir. J'étais quelqu'un qui avait beaucoup appris de son expérience de travailleuse de l'industrie du sexe, et j'étais déterminée à remettre en cause le sentiment de honte que lui imposait le monde entier.

Voilà pourquoi nous avons créé Wild Flower. Dans cet espace pour l'apprentissage de la sexualité, on trouve des ressources et des produits favorisant cette découverte, dans un environnement non binaire, inclusif et tourné vers les homosexuels.

Au début, la tâche m'a paru insurmontable. Mais, avec quelques centaines de dollars, des heures passées à créer des vidéos éducatives et des diagrammes géants en papier mâché, un site internet conçu et développé par Nick, et le désir de nous épanouir et d'aider les autres, Wild Flower a vu le jour, puis prospéré. Notre business nous soutient financièrement, mais pas uniquement: c'est aussi le reflet de qui je suis et de ce que je considère être ma raison d'être. Il n'y a pas besoin d'être parfait ou riche pour réussir: voilà ce que nous espérons montrer à tous.

Personne ne voulait m’embaucher parce que j’avais travaillé dans l’industrie du

Être aux commandes d'une entreprise de jouets sexuels au quotidien s'est avéré plus proche de mon travail de dominatrice que je ne l'aurais pensé. Le niveau de gestion et motivation personnelles est à peu près le même, je travaille avec les mêmes outils et jouets, et je fais preuve de la même compassion puisque je continue à aider les autres à comprendre leurs besoins sexuels.

Je rencontre aussi les mêmes difficultés: ne pas me surmener, maintenir mes limites et éviter de trop m'impliquer émotionnellement dans mon travail. Malgré tout, chaque jour, je fais appel à une compétence ou une connaissance acquise quand j'étais travailleuse de l'industrie du sexe et j'en suis reconnaissante.

Je ne serais sans doute pas aussi sûre de moi et je n'aurais pas ce charisme sans cette expérience, sans avoir assouvi les fantasmes sexuels de parfaits inconnus quelques minutes seulement après les avoir rencontrés. J'ai également de la chance que mon travail touche désormais plus de monde, et d'avoir pu travailler avec Nick, mon partenaire dans la vie et en affaires.

Je suis immigrée, sans soutien familial, sans fortune et sans réseau, mais j'attribue ma réussite à ma vulnérabilité et à ma détermination. J'ai également beaucoup de chance. Sans le soutien de Nick et quelques centaines de dollars en banque, Wild Flower n'existerait pas. Et moi non plus, je crois.

Ma situation n'est pas représentative. De nombreux travailleurs de l'industrie du sexe, en particulier les transgenres et les minorités ethniques, subissent encore plus de discriminations et de mauvais traitements s'ils choisissent de quitter cette industrie. Notre société est obsédée par ce milieu, mais nous ne traitons pas ceux qui y travaillent comme des êtres humains. Nous détournons leur esthétique, nous faisons appel à leurs services et nous imitons leur travail, mais nous ne leur témoignons pas le respect qui leur est dû. Les choses doivent changer.

En réduisant la stigmatisation qui entoure ce milieu et en mettant fin à la "haine des putes", nous offrons davantage de choix aux travailleurs de l'industrie du sexe, nous garantissons leur sécurité, nous leur donnons plus de pouvoir sur leur carrière, et nous les traitons avec l'humanité qu'ils méritent.

Certaines étiquettes semblent avoir une telle influence qu'elles éclipsent toutes les autres facettes d'une personne. Comme "immigré", "survivant" et, surtout, "travailleur de l'industrie du sexe". J'espère faire évoluer cette idée en montrant que, bien que ces termes s'appliquent à moi, je suis bien davantage que cela.

Ce blogue, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Laure Motet pour Fast ForWord.