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25/02/2018 09:00 EST | Actualisé 25/02/2018 10:58 EST

Le ras-le-bol des infirmières: symptôme d’une privatisation en devenir?

Le constat est unanime : l’effritement du secteur public de santé est à l’œuvre au détriment d’un déploiement en douce du privé.

shapecharge via Getty Images

Le premier ministre Philippe Couillard ne pouvait être plus transparent quant à ce qui, selon lui, peut expliquer le ras-le-bol des infirmières : « voyez-vous, on est dans un système public où tout le temps – à l'avenir également – les ressources [ne] sont pas au même niveau que les besoins. Ça va toujours être le cas dans le domaine de la santé. Donc, les gens [...] sont toujours poussés au maximum. C'est admirable », rapportait Marco Bélair-Cirino dans Le Devoir du 1er février dernier. Difficile de ne pas en arriver à cette conclusion : les coupures dans les services publics ne font que légitimer un certain ordre du monde – la santé de l'économie – auquel l'infirmière n'a d'autre choix que de se soumettre admirablement! Dans tout ce débat entourant la crise vécue par les infirmières, l'objectif de nos dirigeants n'est-il pas de moduler les conditions d'exercice des infirmières et d'autres professionnels de la santé pour les rendre plus conformes au primat du marché et à ses outils de gestion?

Le sous-financement des services publics de santé qui s'est traduit au fil des ans par des réductions substantielles de services, par des suppressions de postes et par des ratios infirmières/patients inacceptables, est une conséquence directe d'une réorganisation du travail. Cette dernière découle de politiques néolibérales mises de l'avant par une série de gouvernements, et de façon plus soutenue par le gouvernement en place, dont l'une des caractéristiques est de comprimer le financement du système public de santé tout en laissant de plus en plus de place à la privatisation. Certains partisans de la privatisation croient que le privé et les modes de gestion qui s'en inspirent améliorent la santé des gens puisqu'ils seraient mieux servis. Or, le contraire a été largement démontré, en ce sens que le recours au privé et à ses modes de gestion dans le domaine de la santé réduit l'accès et la qualité des soins et services en plus d'augmenter les coûts des services rendus, comme c'est le cas aux États-Unis où le privé est la norme.

Nos gouvernements accordent de plus en plus de place au secteur privé non seulement dans la prestation des services directs, mais également dans la gestion du travail.

Nos gouvernements accordent de plus en plus de place au secteur privé non seulement dans la prestation des services directs, mais également dans la gestion du travail. La mise en place d'outils de gestion « minceur » inspirés de l'entreprise privée est une pratique courante dans les milieux de soins. Le Lean Management, par exemple, vise essentiellement à éradiquer l'inefficacité des processus dans une volonté obsessive de développer une culture de la mesure, notamment en chronométrant les rendements de performance et de productivité des infirmières. Ces outils de gestion sont totalement déconnectés de la réalité infirmière et du travail terrain. Ils robotisent les interventions soignantes en pervertissant le caractère relationnel et humaniste du soin, tournant le dos à la complexité de l'être humain et à ses besoins. Les infirmières deviennent ainsi des exécutantes exploitées et aliénées par le système de gestion. On fait des économies d'échelle sur le dos des infirmières en leur faisant porter la lourde tâche de faire plus avec moins, toujours à partir d'effectifs minimaux, et en leur demandant paradoxalement de préserver l'image de l'organisation qui « performe ». Au-delà des effets pervers sur les soins et les conditions de travail des infirmières, une telle logique de production les amène à être en compétition les unes contre les autres, à diriger le blâme des pressions organisationnelles contre leurs propres collègues et donc à se désolidariser. Sans compter les pressions d'ordre bureaucratique qu'exercent ces mesures quantitatives de contrôle sur la charge de travail déjà lourde des infirmières.

Fondamentalement, la privatisation s'appuie sur les notions de profit et de croissance économique pour enrichir les intérêts privés. En réduisant les structures, en les centralisant et en encourageant les partenariats publics/privés, toutes les conditions vers une privatisation sont mises en œuvre. Dans de telles conditions, on s'occupe du patient/client de façon à ce qu'il y ait un profit ou des épargnes à en tirer, et on met en compétition des services de soins pour qu'ils deviennent « plus rentables ». On vide les CLSC de ses infirmières, de ses travailleurs sociaux et d'autres professionnels, pour les envoyer dans les GMF et les supercliniques, établissements gérés par des médecins de manière privée, mais financés par le réseau public. Et une fois qu'on aura littéralement mis le réseau public à feu et à sang, que les infirmières et autres professionnels iront massivement et de leur propre chef exercer dans le privé, comme certains ont déjà entrepris de le faire, prétendre que le réseau public n'est plus viable parce que plus personne ne veut y travailler ira de soi. De son côté, la population, en viendra à se laisser convaincre que le système public, avec ses listes d'attente et ses pénuries entretenues, est désuet et que la seule vraie solution à ces problèmes récurrents réside dans le recours au privé.

Au fil des ans, des groupes de réflexion et des chercheurs se sont penchés sur la transformation du réseau de la santé au Québec. Le constat est unanime : l'effritement du secteur public de santé est à l'œuvre au détriment d'un déploiement en douce du privé. Le modèle à la base du secteur public fondé sur des valeurs sociales de démocratie, d'universalité, de justice, de solidarité et de participation citoyenne, lesquelles valeurs formaient le socle de la grande réforme de la santé de la Révolution tranquille, a graduellement laissé la place à l'idéologie néolibérale et à la gouvernance entrepreneuriale. Au-delà des hausses salariales révoltantes récemment accordées aux médecins alors que les infirmières doivent gober « admirablement » les compressions budgétaires du système public responsables de leur ras-le-bol, c'est surtout l'échec d'une vision égalitaire de la société qui est en jeu ici. Après avoir gangrené la qualité des services publics, voilà que selon un accord à saveur corporatiste, on décide de soigner la cage dorée des médecins – professionnels de la santé les mieux payés au Canada. Des médecins libres entrepreneurs, branchés sur la castonguette, enrichissant leur portefeuille. Le filon économique prime comme dans une entreprise privée, mais financée par l'État. En agissant ainsi, l'État cherche à concentrer le pouvoir financier et décisionnel dans les mains d'une classe élitiste devenue si privilégiée qu'elle peut choisir qui elle veut soigner, selon son bon vouloir et sans égard à ses devoirs envers la population. Pendant ce temps, les infirmières et d'autres employés du public croulent sous les effets aliénants du régime d'austérité qui dure depuis déjà trop longtemps.

Selon Serge Roy, auteur du livre Services publics. Matériaux pour une société solidaire, les services publics représentent une manière de vivre en solidarité avec ses pairs avec plus de liberté et d'égalité. Ils servent de freins à l'appétit des détenteurs de capitaux, et d'outils de lutte contre les inégalités et contre les écarts de richesse scandaleux, en établissant des conditions de travail et de rémunération équitables pour les employés des services publics. Selon Roy, sans les services publics, le capitalisme nous conduit encore plus vers une société sans liberté et foncièrement inégalitaire où la violence des plus riches s'abat sur les plus pauvres et sur la classe moyenne. Il nous apparaît ainsi important de souligner que la lutte actuelle des infirmières pour de meilleures conditions d'exercice est également une lutte pour la justice sociale en matière de santé.

Ce texte est cosigné par Louise Bouchard, inf., PhD, Professeure retraitée, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal, et Patrick Martin, inf., PhD, Professeur adjoint, Faculté des sciences infirmières, Université Laval.

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