LES BLOGUES
20/03/2019 14:34 EDT | Actualisé 20/03/2019 15:35 EDT

Le ressort imaginaire de la radicalisation

Le désir irrépressible de conservation identitaire ayant congédié tout travail critique sur l'impact réel de l'immigration sur l'avenir des sociétés occidentales, l'imagination, nourrie par l'insécurité culturelle, a généré une fiction et des fantasmes sur l'immigrant.

Des fleurs et des messages sont placés devant la mosquée Lakemba à Sydney, cinq jours après les attaques terroristes contre deux mosquées à Christchurch, qui ont tué 50 fidèles musulmans dans la ville.
PETER PARKS via Getty Images
Des fleurs et des messages sont placés devant la mosquée Lakemba à Sydney, cinq jours après les attaques terroristes contre deux mosquées à Christchurch, qui ont tué 50 fidèles musulmans dans la ville.

On savait que les évènements du 11 septembre 2001 avaient augmenté le niveau d'inquiétude et de suspicion à l'endroit des citoyens occidentaux de confession musulmane.

C'est aussi un fait notoire que l'insécurité culturelle générée sous la double pression de la mondialisation économique et l'immigration des populations issues des zones non occidentales du monde.

Que la combinaison de ces deux facteurs puisse servir de justification à un acte terroriste comme celui de Christchurch, c'est ce qu'il faut désormais expliquer, si tant est que l'on veuille endiguer les ressorts imaginaires et psychologiques de la radicalisation.

Construire l'ennemi

Je vois dans la figure de l'immigrant et du musulman, qui structure le discours de l'extrême-droite sur l'immigration et sur l'islam, un facteur explicatif majeur. Au sein de ce mouvement en effet, c'est avant tout sous les angles de la culture, de la race et de la démographie que sont compris le phénomène de l'immigration et la cohabitation avec l'islam, perçue essentiellement comme une religion violente et conquérante.

Le fait est que l'angoisse née de la baisse démographique des populations occidentales «de souche», s'étant additionnée à l'image négative que l'horreur des groupes djihadistes donne de l'islam, l'immigrant et le musulman sont devenus les symboles d'une menace culturelle et civilisationnelle qui pèserait sur l'Occident d'aujourd'hui.

La différence qu'ils introduisent au sein des sociétés occidentales, loin d'être un enrichissement, représenterait un réel différend culturel et racial, que traduiraient par exemple le port du voile et la surreprésentation des minorités culturelles dans certains quartiers dits populaires.

Ainsi, le désir irrépressible de conservation identitaire ayant congédié tout travail critique sur l'impact réel de l'immigration et de la présence musulmane sur l'avenir des sociétés occidentales, l'imagination, nourrie par l'insécurité culturelle, a généré une fiction et des fantasmes sur l'immigrant et le musulman.

Des auteurs issus de disciplines différentes ( Emmanuel Todd et Youssef Courbage; Hervé Lebras, Raphaël Liogier, Tzvetan Todorov) ont beau remettre en question cette fantasmagorie suicidaire, d'autres même allant jusqu'à proposer un nouveau contrat social avec les musulmans (Pierre Manent), le travail de la passion identitaire a déjà ouvert la voie à l'élaboration imaginaire de la figure de l'ennemi culturel et civilisationnel que symboliserait désormais l'immigrant et le musulman.

Que la raison ait été battue en brèche par ce travail des passions, il ne faut pas s'en étonner: le rapport à l'identité est éminemment affectif.

Pour rompre l'emprise aveuglante de ce lien affectif, cela nécessiterait une permanente remise en question de soi, afin de tenir Le Démon de l'appartenance (Paul Audi) dans les limites du raisonnable. Or, ce qui ressort du discours de l'extrême-droite et aussi des djihadistes, c'est que le questionnement lui-même est déjà un compromis avec l'ennemi, une voie détournée et escarpée qui nous empêcherait de prendre conscience de l'imminence du danger que serait le supposé grand remplacement des peuples occidentaux et l'Occident satanique.

Il ne serait pas sans intérêt de noter que la volonté de propager à l'échelle planétaire le désir d'inimitié entre les peuples et donc de générer ce que Gille Kepel a nommé La Fracture, représente le point de convergence entre la figure de l'Occident et du juif construit par les discours djihadistes et la figure de l'immigrant et du musulman qui se détache du discours de l'extrême-droite.

Comment déconstruire ces figures de haine?

En nous armant intellectuellement et socialement pour élever des solidarités capables de prévenir la radicalisation et les barbaries à venir. L'objectif sera de renforcer la compréhension mutuelle des cultures et de favoriser une expression des différences soucieuse de préserver le lien social et les acquis de la culture démocratique.

Mais au préalable, il sera nécessaire de distinguer le travail intellectuel — qui doit se prévaloir d'une éthique de la responsabilité, en vue de de comprendre le réel dans sa complexité, sa diversité et les nuances qu'il impose —, et l'activité du militant qui privilégie une éthique des convictions qui a parfois le défaut de ne pas comprendre le monde tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être selon un système de valeurs préétablies et non critiquées.

C'est au prix de cette distinction qu'il sera possible de questionner librement les notions d'identité, de culture, de religion et de civilisation, afin de retrouver le potentiel universel propre à chaque culture et à partir duquel bâtir nos relations sociales.

Et ce sera le rôle de l'éducation, familiale, sociale et scolaire, que de nous introduire à cet indispensable effort de pensée, le seul capable d'endiguer ces constructions imaginaires de l'altérité qui nous engagent dans les sentiers passionnels de la déshumanisation de l'autre.


Références:
-
Emmanuel Todd et Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Seuil, «La République des idées», 2007.
- Hervé Lebras, Le Démon des origines: Démographie et Extrême Droite, L'Aube, 1998; Malaise dans l'identité, Arles, Actes Sud, 2017.
- Raphaël Liogier, Le Mythe de l'islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012; La guerre des civilisations n'aura pas lieu: coexistence et violence au XXIe siècle, Paris, CNRS, 2016.
-
Tzvetan Todorov, La Peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008.
- Pierre Manent, Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.

À LIRE AUSSI:

» Garder l'espoir en un meilleur lendemain
» Les gouvernements et la gestion de données ne font pas bon ménage
» La laïcité et l'Islam
» La neutralité de l'État dans un Québec moderne

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.