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20/08/2015 09:08 EDT | Actualisé 20/08/2016 05:12 EDT

Amnistie internationale et la normalisation des violences sexuelles

L'organisation qui prétend venir à la défense des personnes vulnérables isole les variables les plus idéalisées de la prostitution pour en normaliser son existence.

C'est le 11 août dernier à Dublin que s'est réunie Amnistie internationale (AI) dans le but de statuer sur la résolution concernant la décriminalisation complète de la prostitution (ce qui inclut entre autres, les clients et les proxénètes). Selon l'ONGI, c'est la décriminalisation qui permettra la protection de personnes prostituées, mais AI omet de dire que la criminalisation des clients et des proxénètes instaurée par la Suède, qui a opté en 1999 pour une politique abolitionniste de la prostitution (décriminalisation des femmes prostituées, aide à ces dernières et criminalisation des clients, proxénètes et tiers partis), a permis une diminution des trafics d'humains et des réseaux de proxénètes, ces derniers étant dissuadés de venir dans le pays.

L'organisation affirme que «les États ont l'obligation d'empêcher la traite des personnes à des fins d'exploitation sexuelle, de lutter contre cette activité et de protéger les droits humains des victimes» et c'est sous ce prétexte qu'elle arrive à justifier la décriminalisation en tentant de dissocier les formes d'exploitations au sein de la prostitution, et la prostitution elle-même (qui incarne cependant une violence faite envers les femmes).

Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans les pays où la prostitution est légalisée, le trafic humain demeure un problème important. Alors qu'Amnistie internationale ne s'est pas prononcée explicitement sur la question de la légalisation (qui se différencie en partie de la décriminalisation car il est question de reconnaissance par l'État et de règlementation), un point nodal relie la logique de la légalisation et celle de la décriminalisation complète: elle normalise l'accès des hommes aux corps des femmes.

Le modèle abolitionniste, contrairement à ce que prétendent les partisans et partisanes de la décriminalisation complète et/ou la légalisation, comprend le problème de la prostitution à sa source. Il ne s'agit pas ici d'opter pour une rhétorique de «réduction des méfaits», mais carrément de souligner que l'existence même de la prostitution émane d'une logique de male entitlement, c'est-à-dire que les hommes en tant que classe prétendent avoir accès aux corps des femmes, marqués, vendus, sexualisés et objectifiés. En effet, les abolitionnistes comprennent que la prostitution ne peut exister sans misogynie, de disparités de classe, de désavantages financiers, de racisme et discours qui naturalisent la libido dite incontrôlable des hommes. S'attarder à la liberté d'exercer un «choix consensuel» n'est que jeter de la poudre aux yeux et évite une question sociale importante: pourquoi permettre aux hommes de bénéficier des conditions sociales et économiques moindres des femmes pour leur plaisir sexuel?

Les clients des femmes prostituées ne se gênent pas de partager leurs expériences sur des forums canadiens tels que MERB/PERB/TERB, où la violence de leurs propos, leur misogynie ouverte et leur racisme pullulent les échanges. La page intitulée Invisible Men Projet partage ces propos, mettant en lumière l'excitation que ressentent certains hommes face aux dynamiques de pouvoir et les actes qu'ils imposent en se moquant de surcroît du physique des femmes prostituées enceintes, de la couleur de peau, l'âge ou la détresse émotionnelle que vivent les prostituées. Pourtant, au lieu de s'attaquer aux dynamiques patriarcales qui créent la masculinité et la valorisation de la violence, ce que propose AI c'est la décriminalisation de ces hommes qui, juxtaposée au problème de violences systémiques, crée les conditions parfaites pour la prostitution.

Le discours typiquement néolibéral que déploie AI mise sur la liberté sexuelle, le «travail du sexe» et le «consentement», mais il serait intéressant de savoir ce qu'entend l'organisation lorsqu'elle présente l'idée du consentement, surtout considérant les

89% des 854 personnes prostituées dans 9 pays qui affirment que si elles pouvaient quitter la prostitution, elles le feraient. Le consentement apparaît d'autant plus chimérique lorsqu'il est question de jeter un coup d'œil sur une étude du Centre pour le contrôle démocratique des forces armées menée en 2005 qui estime qu'il y a entre 700 000 et 4 millions de femmes forcées et vendues dans la prostitution à chaque année (dont plusieurs sont mineures). Il est aussi estimé que 90% des femmes prostituées dépendent d'un proxénète, ces derniers entretenant souvent des conditions de violence émotionnelle, physique et psychologique. Comment pouvons-nous donc à ce point fétichiser le consentement ?

Pour souligner le paradoxe entre les conditions matérielles qui poussent les femmes à se prostituer et la rhétorique du «choix», la féministe Andrea Dworkin écrivait dans son livre Right Wing Women que «The state has constructed the social, economic, and political situation in which the sale of some sexual or reproductive capacity is necessary to the survival of women; and yet the selling is seen to be an act of individual will».

En effet, en tranchant maladroitement entre l'exploitation et le consentement, Amnistie internationale écarte toutes analyses sociale, politique et économique qui régissent le «consentement» ou «le choix». Par manque de moyens, par obligation de subvenir aux besoins de sa famille, par processus de grooming par des proxénètes jadis amants, l'organisation situe le choix et le consentement en vase clos. Cette vision simpliste promue par l'organisation affirme aussi qu'elle encourage les «États à prendre les mesures nécessaires afin que toute personne puisse exercer ses droits économiques, sociaux et culturels de manière à ce qu'aucune d'elle ne soit contrainte à faire ce travail contre sa volonté ou en dépende pour assurer sa subsistance, et veiller à ce que toute personne puisse cesser ce travail si elle le veut et quand elle le veut.». L'affirmation idéaliste écarte cependant la complexité des systèmes d'exploitations maintenues dans l'industrie du sexe.

L'organisation qui prétend venir à la défense des personnes vulnérables isole les variables les plus idéalisées de la prostitution (choix, consentement, liberté d'exercer un «métier») pour en normaliser son existence. Et s'il était question d'approcher les débats sur la prostitution en tenant compte des violences et injustices intrinsèques à celle-ci?

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