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23/04/2015 12:00 EDT | Actualisé 22/06/2015 05:12 EDT

Lettre aux Hyènes en jupons

Rien ne fait plus de mal au féminisme que la caricature que vous en faites, en vous trompant radicalement et dangereusement d'époque, de méthodes et d'ennemis.

Comme un certain nombre d'entre «nous» dans le milieu étudiant et universitaire (mais existe-t-il encore un «nous» ?), je suis féministe. Pire encore, j'affirme être tout aussi légitime que n'importe quelle militante féministe dans l'aspiration égalitaire que j'exprime. Que des hommes avancent à contre-courant en prenant publiquement fait et cause pour «le deuxième sexe» est peu fréquent et, pourtant, cela semble vous importuner au plus haut point. Sachez que c'est parce que je vous considère comme mes égales que je ne prendrai aucun gant pour vous dire ce que je pense de votre démarche.

Faut-il critiquer, déconstruire et condamner les formes innombrables de la domination masculine ? C'est l'évidence même. Mais en rejetant dans vos discours et vos pratiques militantes la totalité des hommes, ne portez-vous pas à votre tour le message essentialiste dont vous avez si souvent pâti, et dont vous continuez parfois de pâtir aujourd'hui ? Cette revendication de non-mixité est politiquement nulle, inopérante, et sert bien souvent de cache-sexe à cette culture complaisante, sectaire et désuète de l'entre-soi. Or l'objectif n'est-il pas de convaincre le plus grand nombre de l'impératif féministe - un idéal d'égalité - au-delà de tous les particularismes ethniques, religieux et sociaux, au-delà de nos dissemblances génitales ? Vous interpeler sur ce thème, ce n'est diminuer ni votre parole, ni votre collectif. C'est s'investir dans une dynamique, contribuer modestement au débat d'idées, faire vivre un mouvement pluraliste et non monolithique dont vous n'êtes pas propriétaires.

L'essentialisme ne constituera jamais une réponse pertinente à l'inégalité des sexes. Vous écrivez que « les violences domestiques, physiques et psychologiques sont quelques unes de ces dynamiques qui placent de facto les hommes dans une position de pouvoir et les femmes dans celle de l'obligation à la soumission ». En opposant le camp des oppresseurs à celui des opprimées à travers une fiction oppositionnelle et binaire que l'on a vue à l'œuvre dans l'ensemble des débats de ces dernières années, vous noyez la complexité de réalités singulières et concrètes dans un manichéisme abstrait, réducteur et abêtissant. Le journal Le Monde vient de publier un article sur le phénomène peu médiatique des hommes battus qui représentent « 27% des cas de violence conjugale et 17% des cas mortels », Le Monde rappelant que si une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, un homme meurt presque tous les quinze jours sous les coups de sa conjointe. N'en déplaise aux féministes victimaires, la violence conjugale est l'un de ces domaines où l'égalisation des conditions ne cesse de progresser.

Face à ce manichéisme qui accouche d'une revendication anachronique de non-mixité, un « nous » est-il encore possible, encore souhaitable, ou bien sommes-nous condamnés à l'archaïsme, c'est-à-dire à anémier l'idéal commun que nous étions supposés partager, et à nous disperser en une multitude de tribus chétives qui se contentent, à la marge, de quelques happenings sans lendemain ? Nos démocraties sont loin d'être parfaites et l'inégalité des sexes est un fléau qu'il faut combattre sans relâche. Au demeurant, peut-on sincèrement parler de patriarcat comme si rien n'avait bougé depuis les années 1970, soit depuis quarante ans? Peut-on sincèrement parler de patriarcat sans rougir devant les conditions d'existence des Saoudiennes, des Indiennes, des Chinoises ou des africaines, pour ne citer que quelques exemples.

Rien ne fait plus de mal au féminisme que la caricature que vous en faites, en vous trompant radicalement et dangereusement d'époque, de méthodes et d'ennemis.

Néanmoins fraternellement,

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