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08/07/2018 10:33 EDT | Actualisé 08/07/2018 10:33 EDT

Franchement, je faisais mieux mon boulot avant d’arrêter de boire

«L’idée de trimer toute la journée pour avoir droit à mon prochain verre, ou à six autres verres, c’était la carotte au bout du bâton. Sauf qu’au lieu d’une carotte c’était une bouteille de vodka.»

Givaga via Getty Images

Dans ma branche, les recruteurs tirent fierté de leurs tactiques agressives. Etre agressif, c'est simplement se montrer persévérant. Très persévérant.

En tant que chasseur de têtes, je suis commercial à 100%, payé à la commission. Je recrute des gens pour des postes difficiles à pourvoir dans le secteur des affaires. Trouver la perle rare, le candidat parfait qui n'existe peut-être même pas, n'a rien d'évident. Cela demande de longues recherches, de la persévérance, et de la patience. Ma rémunération dépend de mon tableau de chasse. On ne vit de ce métier que si on arrive à faire embaucher quelqu'un, et on n'atteint le succès que si on recrute au moins une trentaine de personnes par an.

Pendant près de dix ans, en cachette de ma famille et de mes amis, j'ai bu, énormément, jusqu'au jour où j'ai décidé de me faire aider. Il fut un temps où j'avais l'impression que l'abus d'alcool et ses conséquences au quotidien me motivaient. J'arrivais à dessoûler avec du café et de l'ibuprofène. La perspective de boire à nouveau au déjeuner ou après le travail me poussait à passer mes appels et remplir mes objectifs. L'idée de trimer toute la journée pour avoir droit à mon prochain verre, ou à six autres verres, c'était la carotte au bout du bâton. Sauf qu'au lieu d'une carotte c'était une bouteille de vodka.

Avant, j'enchaînais les appels non-stop. Cent par jour? Pas de problème. J'arrivais à me concentrer parce que la réussite – et surtout la récompense alcoolisée que je m'offrais à chaque succès – me motivait. Quand je buvais, j'étais moins préoccupé par mon comportement et mes méthodes de travail, même si je m'aliénais certaines personnes. Je ne ménageais ni mon temps ni mes efforts, et ça payait, même si c'était au détriment de ma vie personnelle.

Un soir, enfin, j'ai compris qu'il fallait que ça cesse. J'avais passé toute la journée à descendre des bouteilles de vodka bon marché. J'étais sur le point de perdre connaissance quand je me suis rendu compte que je ne pouvais plus parler. C'était comme si mon cerveau s'était arrêté de fonctionner et que j'étais tombé en syncope avec les yeux grands ouverts.

Ma femme m'a trouvé dans cet état. Horrifiée, persuadée que je faisais un AVC, elle a voulu appeler les secours, mais j'ai réussi à l'en dissuader. Quand j'ai retrouvé l'usage de ma voix, j'ai craqué et je lui ai tout avoué sur cette addiction que je lui cachais depuis tant d'années. J'avais réussi à tout dissimuler: les bouteilles, les tickets de carte bancaire, les congés maladie, les vomissements, les yeux injectés de sang, les gueules de bois, les trous de mémoire, les objets perdus, la conduite en état d'ivresse, les nuits blanches et même les pertes de connaissance. Dans mon entourage, personne n'avait rien remarqué.

Je savais que pour arrêter de boire, il fallait que j'entame immédiatement une cure de désintoxication. Avec l'assentiment de ma femme, j'ai fait les démarches pour entrer au centre médical DuPage dans l'Illinois. Ça a été très dur d'être séparé de mes enfants. Depuis leur naissance, je n'étais jamais resté plus de 17 heures loin d'eux. Laisser derrière moi ma femme, qui était très en colère contre moi à ce moment-là, a été tout aussi douloureux. Je l'aime profondément et j'étais bouleversé à l'idée que mon alcoolisme ait creusé un fossé entre nous, au point de menacer notre famille.

Quand j'ai annoncé aux patrons du cabinet de recrutement où je travaillais (une petite structure familiale) que je partais en désintox, ils ont été d'un soutien extraordinaire et m'ont simplement dit: " Vous n'êtes sans doute pas le seul qui en aurait besoin ici. Bon courage. Prenez soin de vous et revenez quand vous irez mieux."

La désintox a été difficile et, d'une certaine façon, très simple. Je suppose qu'avec la dose de valium qu'on me donnait à la clinique, plus rien ne me faisait peur. Ce traitement était censé m'éviter de faire une attaque pendant les quatre longs jours passés à suer sang et eau, et à suinter l'alcool par tous les pores. Mon cerveau semblait se liquéfier comme du jaune d'œuf ou de la glace.

Au bout d'une semaine, j'ai été transféré dans une clinique de jour où j'ai passé une semaine de plus. Pouvoir rentrer dormir chez moi a été une vraie bénédiction. Je retrouvais chaque soir ceux pour qui je me battais contre mon addiction et cela me rappelait pourquoi je faisais quotidiennement le trajet jusqu'à la clinique.

Après la cure, j'ai décidé d'aller aux réunions des Alcooliques anonymes, pour avancer sur la voie de la guérison et parler de mes difficultés avec des gens qui comprenaient ce que je traversais. J'étais sobre depuis deux semaines quand je suis retourné travailler. C'était la première fois depuis des années que je n'avais pas la gueule de bois. Aujourd'hui, je continue à tenir bon, grâce aux AA et au soutien indéfectible de ma famille et de mes amis.

Le premier mois, j'ai essayé de me réaccoutumer à ma vie professionnelle. Avant de partir en désintox, je faisais partie du "Club des partenaires", privilège réservé aux chasseurs de têtes qui atteignaient un certain chiffre annuel. La plupart du temps, je réussissais bien et je générais des revenus réguliers pour la boîte. Je trouvais des candidats assez facilement, mes clients étaient satisfaits et mes patrons, contents de mon travail. Mais ils ignoraient que j'avais presque chaque jour la gueule de bois ou un coup dans le nez à cause des verres que j'enquillais au déjeuner.

Au bout de quelques mois de sobriété, je n'avais toujours pas recruté le moindre candidat. J'avais perdu ma niaque et le pire, c'est que je m'en foutais.

Au début, j'ai essayé de faire aussi bien que mon "moi" d'avant la désintox, mais à présent que j'étais sobre, ma vision du monde avait totalement changé. J'avais vécu pendant des années dans un tunnel où je ne faisais que travailler, dormir et boire de l'alcool. Quand j'en suis sorti et que j'ai prêté attention à ce qui se passait autour de moi, mes objectifs ont changé, y compris au travail.

J'ai peu à peu découvert que je m'étais amélioré dans plein de domaines depuis ma cure. J'étais capable de dévorer un livre en quelques jours. Je pouvais interagir avec mes enfants sans perdre patience. J'arrivais à discuter avec quelqu'un sans essayer de trouver des prétextes pour aller boire un coup en douce dans le garage. Mais, au travail, je n'étais plus aussi doué. Soyons honnêtes, j'étais meilleur vendeur quand je buvais comme un trou.

Maintenant que je suis sobre, je me préoccupe davantage de trouver le "bon" candidat, au lieu de coller le premier venu sur le poste. Je passe plus de temps (trop, sans doute) à chercher quelqu'un qui remplisse tous les critères, plutôt que d'envoyer n'importe qui aux responsables du recrutement et d'espérer que cela fonctionne. Je suis aussi plus minutieux lorsque je travaille sur un projet. On pourrait croire que tout cela fait de moi un meilleur employé, mais étant donné que mon boulot consiste surtout à faire du chiffre, cette nouvelle approche s'est avérée moins lucrative que la précédente. Sans l'alcool, je me retrouve à la croisée des chemins: je m'épanouis davantage dans ma vie personnelle, mais je gagne moins d'argent.

Mais ça me va. J'ai réussi à reconquérir ma femme, mon amour de lycée, que j'ai épousée il y a 13 ans, et je suis en train de construire une relation profonde et durable avec mes enfants, qui n'auront pas à vivre avec un père alcoolique. Ces cadeaux merveilleux valent la peine de rester sobre. Savoir si j'aurai de nouveau du succès dans ma carrière n'est plus une priorité. Je peux changer de métier, mais rien ne peut remplacer l'amour de ma famille ni les moments précieux que je partage avec mes enfants.

Maintenant que j'ai vécu cette expérience, je me rends compte qu'arrêter de boire ne signifie pas trouver un nouveau "moi", tout beau et tout neuf, au bout du tunnel. En fait, c'est le contraire. C'est comme enlever ses œillères et découvrir son vrai moi, avec tous ses défauts. Ce n'est pas facile. Parfois, mon succès professionnel me manque. Je mentirais si j'affirmais le contraire. Mais aujourd'hui, je suis plus lucide, plus honnête et plus présent auprès des miens. Que pourrais-je bien souhaiter de plus?

Ce blog, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Iris Le Guinio pour Fast For Word.