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La nuit où je t'ai enlevé la vie

Cette nuit-là, j'ai vu la mort passer sur toi. Le fameux film de notre vie que nous sommes supposés revoir, eh bien je ne savais pas qu'on pouvait aussi en être spectateur, car j'ai tout vu.
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Mon père aurait eu 86 ans le 17 juillet. Il est mort il y a près de quatre ans. Alors j'ai pensé publier, en son honneur, ce que je lui ai écrit à ses funérailles. Repose en paix papa!

Papa! Toi qui aimais tant lire mes cartes d'anniversaire, je t'ai réservé la plus belle pour la fin.

«Papa, qui es-tu?»

Pour plusieurs d'entre vous ici, il est un être extraordinaire, le plus attachant et le plus généreux des hommes. Un bon vivant comme on dit.

Toutefois papa, ton côté festif avait un revers. Tu n'étais parfois pas de tout repos avec ma mère et souvent, en tant qu'enfant, j'en ai moi-même souffert.

Papa! Aujourd'hui, je ne suis pas ici pour régler des comptes. Je t'aimais comme un fils aime son père et tu m'aimais probablement comme tu aurais aimé que ton père t'aime lui aussi.

D'aussi loin que je me rappelle, j'ai carburé avec le désir de te plaire. En marquant des buts au soccer ou, au baseball, en attrapant les balles que tu frappais si hautes. Je voulais chaque fois que tu sois fier.

Et, pour être fier, tu l'as été. Pour toi, nul besoin que je devienne un médecin ou un avocat. Je n'avais qu'à simplement être moi. Et c'est ce que je suis devenu Papa! Grâce à toi!

Tu viens d'une époque où l'on ne démontrait pas d'affection entre hommes, et pourtant, dans nos derniers moments, tu prenais un malin plaisir à me serrer contre toi lorsque je venais te visiter. Comme si tu t'étais retenu toutes ces années.

Cette nuit-là, j'ai vu la mort passer sur toi. Le fameux film de notre vie que nous sommes supposés revoir, eh bien je ne savais pas qu'on pouvait aussi en être spectateur, car j'ai tout vu.

Tu étais d'une sensibilité sans pareil. Un jour tu m'as ramené un petit frère à la maison. Mon chien Patof! Tu t'étais épris de lui, car ce chien te témoignait une affection particulière. Tu avais convaincu les propriétaires de te le vendre je ne sais comment.

Ce chien t'aimait comme celui que j'ai en ce moment t'aime aussi. Je crois que les chiens lisaient en toi mieux que quiconque, comme s'ils ressentaient ta souffrance et voulaient sans cesse te consoler.

Car oui, ta souffrance était bien réelle. Tu es né avec trop d'amour à donner sans savoir qu'en faire.

Tu m'as dit un jour qu'il n'y a rien de pire que la solitude. Je devais avoir 8 ans! Je ne comprenais pas trop, mais je savais que cette phrase me suivrait longtemps. Aujourd'hui papa, moi aussi je me considère seul dans la vie, mais regarde autour de nous, peut-être ne le sommes-nous pas après tout? (Je suis, depuis, mari et père d'un garçon de 8 mois.)

Dans ton langage bien à toi tu disais: «Mon gars, dans la vie, c'est mieux d'avoir moins beau, mais qu'elle t'aime!» Cette phrase suggérait que «si ta copine est trop belle, elle te quittera pour un autre un jour ou l'autre». Pourtant maman, tu n'es jamais partie...

Lundi soir, quand je suis arrivé à l'hôpital, je ne sais pas si tu m'as reconnu. J'ai des regrets de ne pas avoir accouru. Une heure plus tôt, deux heures plus tôt, trois? Ça n'aurait rien changé à ta condition, mais j'aurai peut-être pu te dire adieu.

Cette nuit-là, j'ai vu la mort passer sur toi. Le fameux film de notre vie que nous sommes supposés revoir, eh bien je ne savais pas qu'on pouvait aussi en être spectateur, car j'ai tout vu.

Ça a commencé par un flashback inattendu. J'ai vu ton visage de jeune homme que je n'ai jamais connu, mais qui me ressemble tant. J'ai revu ton visage si familier au mi-temps de la vie alors que tu as eu la bonne idée de me concevoir. Enfin, j'ai vu ton visage de fragilité que j'ai connu ces dernières années qui m'a mené jusqu'à ce visage de mort et de paix où tu t'en es allé.

À force de t'entendre si mal respirer ces derniers temps, j'étais devenu habitué au point d'oublier comment c'est pénible lorsqu'on n'y arrive pas, car j'ai cette maladie en moi sans sa forme extrême que l'on nomme emphysème.

Je ne m'imagine pas ce que ça pouvait être au quotidien, en fait je n'ose pas y penser. J'ai donc pris la difficile décision de te débrancher de ces machines, mais lorsque j'ai senti ton souffle diminué, ralentir enfin, jusqu'à disparaître, je me suis senti soulagé. De sorte que mes derniers mots furent une question pour toi: «Ça fait du bien de bien respirer papa?»

Je te remercie de m'avoir fait vivre des moments forts et des émotions si intenses durant ma vie. Malgré tous tes travers, je n'ai jamais douté ne serait-ce qu'une seule seconde de ma vie de ton amour pour moi.

Alors à la question qui a initié ce texte: «Papa qui es-tu?»;la seule réponse pour moi sera à jamais et pour toujours: «Tu es mon papa»!

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