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12/01/2016 04:23 EST | Actualisé 12/01/2017 05:12 EST

L'héritage de Jean-Paul L'Allier

La vision du maire L'Allier, perçue comme «nationaliste québécoise», a été mise en échec par le gouvernement fédéral et le gouvernement Charest.

Tout a été dit sur les grandes qualités de Jean-Paul L'Allier, visionnaire, humaniste, homme de culture. Il fut député, ministre, diplomate, mais surtout un maire qui a permis à Québec de grandir et devenir une cité modèle du patrimoine mondial.

Depuis 2009, deux prix portent son nom, soulignant la marque qu'il a laissée. Ainsi son souci visionnaire de lier aménagement, patrimoine culturel et histoire demeurera source d'inspiration au Québec et dans le monde.

Les deux Prix Jean-Paul-L'Allier

L'Ordre des urbanistes du Québec décerne annuellement le Prix Jean-Paul-L'Allier » à un élu québécois qui s'est distingué par sa vision d'aménagement du territoire.

Quant au Prix Jean-Paul-L'Allier pour le patrimoine mondial, il est remis par l'Organisation des villes du patrimoine mondial, qui regroupe près de 300 villes désignées par l'UNESCO comme faisant partie du patrimoine mondial ou abritant un tel site. Le maire L'Allier a été président de cette association de 1991 à 1999.

Ce prix souligne le mérite d'avoir réussi à sauvegarder ou à mettre en valeur un patrimoine, tout en permettant à une ville de se développer au profit de ses habitants, des générations futures et des visiteurs.

Le projet de la Place de France (2003-2004): le comment d'un échec

Étant devenu un modèle d'inspiration en matière d'aménagement patrimonial, on comprend mieux pourquoi le maire L'Allier a souligné son vif regret suite à l'échec du projet de relier la Basse-Ville à la Haute-Ville de Québec par un escalier monumental.

«Ça m'est resté dans la gorge, car le projet venait compléter l'aménagement de Saint-Roch. (...) C'était un projet d'aménagement urbain. Un escalier à quatre grands paliers représentant quatre siècles d'histoire. Sur chaque palier, des tableaux, textes et faits saillants de ce siècle.»

Ce projet s'inscrivait dans la dynamique de préparation du 400e anniversaire (1608-2008) de Québec, lancé en mars 2000 par le maire L'Allier et le gouvernement de Québec du premier ministre Lucien Bouchard. Il comportait trois dossiers prioritaires:

1- Redonner à la population l'accès au fleuve par l'aménagement de la Promenade Champlain

2- Revitaliser la rivière Saint-Charles (dépolluer et réaménager ses rives)

3- Inviter la France à faire un legs significatif pour le 400e, un legs qui marquerait le territoire.

S'inspirant du fait que la France avait fait don aux États-Unis de la Statue de la Liberté en 1876 à l'occasion de leur centième anniversaire, le maire L'Allier a invité au printemps 2003 la France à financer une «Place de France» qui comprendrait un escalier monumental reliant la Basse-Ville (quartier Saint-Roch) à la Haute-Ville avec un grand parc aménagé aux pieds de cet escalier. Une Place de France qui marquerait l'urbanisme de Québec pour des générations, comme la Place d'Espagne et son escalier monumental marquent Rome.

Ce projet aurait fait disparaître deux tronçons d'autoroutes inutilisés et complété l'aménagement du quartier Saint-Roch en le reliant à l'avenue Honoré-Mercier menant à la Colline parlementaire. Le gouvernement français s'était montré très intéressé. Il avait envoyé dès novembre 2003 une équipe d'experts afin d'en évaluer la faisabilité. L'évaluation était favorable: «réalisable techniquement», «intéressant», mais échéancier «tendu». Les experts français envisageaient une contribution française d'environ 20 millions de dollars. Mais pour que la réalisation soit possible, il fallait que les travaux débutent au printemps 2004 («Le projet de Place de France, conclusions du rapport», Le Soleil, 19 mai 2004, p. A-19).

Le coût total du projet, incluant l'élimination des tronçons d'autoroute inutilisés, était évalué à 36 millions de dollars. Des radios démagogiques de Québec se sont mises à dénoncer «une folie coûteuse et inutile». Alimentées par des coulages d'évaluations fantaisistes des coûts provenant de fonctionnaires, les rumeurs firent grimper les coûts à 50, 60, voire 70 millions de dollars. Fondée ou non, cette polémique mettait en doute l'acceptation sociale du projet.

Le pourquoi d'un échec: tensions internes à la Société du 400e et changement de cap majeur

L'approbation du projet de Place de France a traîné en longueur parce qu'à l'interne, la Société du 400e vivait de fortes tensions.

En octobre 2003, le nouveau gouvernement Charest a nommé un commissaire au 400e de Québec, indiquant son souhait que ce ne soit dorénavant qu'une ville qui soit fêtée en 2008. En cela, il était appuyé par le fédéral, qui ne s'était pas encore joint à la Société du 400e.

Indicateur de ces fortes tensions, à l'hiver 2004, Roland Arpin, qui était le PDG de la Société du 400e depuis ses débuts en 2000, a démissionné en affirmant: «Les années qui restent avant 2008 seront des années de tiraillages entre le fédéral, le provincial et le municipal» (Le Soleil, 28 mars 2004, p. B-3).

Enfin, en mai 2004, le gouvernement fédéral se joint au 400e et nomme un commissaire fédéral «des fêtes du 400e anniversaire de la ville de Québec», André Juneau.

Jusque là, le gouvernement fédéral (Chrétien) s'était montré très agacé par l'orientation que le maire de Québec et le premier ministre Bouchard avaient donnée à ce 400e anniversaire qui visait à commémorer «le peuple du Québec et sa capitale». Agacé aussi par la dimension internationale qu'ils avaient donnée au 400e en invitant la France à participer de manière significative à cette commémoration, et que la France avait indiquée dès avril 2000 qu'elle participerait.

D'octobre 2003 à juin 2004, la Société du 400e a vécu un changement de cap majeur. Dorénavant, c'est une «ville» qui sera fêtée en 2008 et non «un peuple et sa capitale nationale». Pendant ce temps, étant donné l'échéancier serré, le projet de Place de France a été euthanasié, en partie torpillé par des coulages d'informations qui se révéleront fausses.

Une Allée de France menant au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) ?

Conscient de cet échec, le MNBAQ prend l'initiative à l'automne 2004 de négocier avec la France le prêt à long terme de huit sculptures signées par Rodin et Claudel. Ces bronzes seraient installés en permanence le long de l'Avenue Wolfe-Montcalm qui mène au MNBAQ. L'avenue serait rebaptisée Allée de France.

Le maire L'Allier a donné son appui à ce projet en décembre 2004. Il a été présenté au gouvernement Charest dès la mi-décembre 2004. Ce projet devait faire l'objet d'une demande officielle du gouvernement du Québec auprès de la France.

Dix mois après avoir reçu la maquette en septembre 2005, le premier ministre Charest n'avait toujours pas donné son accord à la réalisation de ce projet d'Allée de France. Pourquoi ces délais? Le gouvernement du Québec n'avait pourtant pas l'argument des coûts: tout était payé par la France.

Le fait de rebaptiser Allée de France l'avenue Wolfe, où se dresse la colonne en l'honneur du général anglais Wolfe, vainqueur de la Nouvelle-France en 1759, «dérangeait profondément» le commissaire du gouvernement fédéral.

M. Juneau disait: «vous voulez provoquer le fédéral? Vous voulez réécrire l'histoire?»

Multiculturalisme canadien vs vision perçue nationaliste

Bien entendu, le gouvernement du Québec pouvait accepter comme cadeau l'un ou l'autre de ces projets, sans l'assentiment du gouvernement fédéral. Mais le gouvernement fédéraliste de M. Charest et le gouvernement fédéral, visiblement, n'ont pas souhaité que la France s'inscrive pour des générations dans l'aménagement urbain de Québec par une œuvre patrimoniale et artistique.

La Société du 400e a été amenée à appliquer une politique fédérale de commémoration uniforme (PCCA) s'appuyant sur la politique canadienne de multiculturalisme, repoussant dans l'ombre le passé historique du Québec, du Canada. Un « multiculturalisme utilisé comme un instrument politique visant à occulter le multinationalisme» du Canada, à occulter la nation québécoise et les nations autochtones.

Le maire L'Allier a œuvré à faire ressortir le génie de ce lieu naturel où s'est développé Québec depuis quatre siècles. Après avoir lancé la magnifique promenade du littoral (Promenade Samuel-De Champlain) pour redonner aux citoyens un accès au fleuve, lancé la revitalisation de la rivière Saint-Charles, il avait imaginé une manière d'humaniser ce promontoire naturel qui caractérise tant Québec. Ce cap a trop longtemps distancé la Haute-Ville et la Basse-Ville. Son projet d'escalier monumental aurait tissé un nouveau lien entre les deux.

Finalement, même sur le plan économique, le maire L'Allier avait raison. En 2007, les bretelles cul-de-sac de l'autoroute Dufferin-Montmorency, inutilisées depuis 30 ans, ont été démolies et 40 millions de dollars y ont été investis. Malgré cela, l'avenue Honoré-Mercier se termine toujours abruptement... dans le vide. L'escalier de la Place de France aurait pu être réalisé, et il n'aurait pas coûté plus cher puisque la France envisageait d'y consacrer 20 millions de dollars.

La vision du maire L'Allier de réaliser un aménagement qui prenait en compte à la fois le patrimoine naturel du lieu et l'histoire de ceux qui y ont vécu depuis 4 siècles a été perçue comme étant une vision «nationaliste québécoise». Elle a été mise en échec par le gouvernement fédéral qui, depuis le référendum de 1995, a décidé de pratiquer un type de fédéralisme où triomphe la raison du plus fort (Gagnon, 2008), et a bénéficié de l'appui, tacite ou non, du gouvernement Charest.

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