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26/03/2016 09:11 EDT | Actualisé 27/03/2017 05:12 EDT

Monologue du chauffeur Uber

Vous croyez que je fais ce métier par facilité? C'est tout ce que j'ai trouvé. C'est un miracle pour moi. Acheter une licence de taxi? Je n'en ai pas les moyens.

Vous croyez que je fais ce métier par facilité? C'est tout ce que j'ai trouvé. C'était ça ou du gardiennage dans des entrepôts. C'est un miracle pour moi. Acheter une licence de taxi? Je n'en ai pas les moyens et, de toute façon, c'est devenu un placement risqué.

Qui est assez fou pour débourser des milliers de dollars en sachant que l'État va finir par racheter la licence à moitié prix ou au quart?

Moi, ce que je veux, c'est travailler, gagner ma vie. Avec Uber, je ne roule pas sur l'or, je n'ai pas d'horaires de bureau et je suis obligé d'être à la limite de l'épuisement pour gagner un max, mais je peux au moins travailler.

De tous mes amis de quartier, je suis le plus diplômé. «L'intellectuel», comme ils disent. Si on s'en tient à ce critère, je suis celui qui a réussi. J'ai pu aller jusqu'au bout. Plus jeune, je me suis fais attraper deux ou trois fois pour de petites bêtises, mais je ne suis jamais allé en prison. Je voulais une vie tranquille. Comme à la télévision. Un pavillon, une belle femme et un métier. Oui, j'ai eu de la chance parce que j'ai même pu faire des stages. J'ai une belle tête d'Arabe, mais la chance a compensé...

Mais la chance, elle a disparu à la fin de mes études. Là, impossible de trouver un vrai boulot. Que de l'intérim, des contrats de quelques jours à l'autre bout de la région. Des fois, je m'accrochais. D'autres, je me laissais aller.

Dans ma tête, je me disais que je pouvais toujours trouver de quoi m'occuper. La rue et la cité, quand on la connaît, ça devient comme un plan B. J'ai juste oublié qu'il y a les jeunes qui poussent.

Aujourd'hui, je suis trop vieux pour faire ces choses-là. Et puis, je ne connais personne. Ne pas être passé en taule c'est un avantage pour écrire un CV, mais pour le business, ça ne rend pas service.

Rien, monsieur. Jamais eu le moindre contrat à long terme. Quand je décrochais un entretien, ça me mettait dans une forme extraordinaire. Ensuite, rien. Même pas une lettre pour me dire qu'ils ne me prenaient pas. Une fois, j'ai juste eu un message texte.

On ne devrait pas traiter les gens comme ça. Quand j'entends à la radio que certains veulent changer le code du travail, je me demande ce que ça va donner. Est-ce que les entreprises vont mieux traiter des gens comme moi? Ça m'étonnerait. Au final, c'est toujours le patron qui gagne, c'est bien connu.

J'ai été chauffeur de taxi. J'ai sous-loué une voiture. C'était limite réglementaire. Je m'arrangeais avec le propriétaire. Quand les collègues ont commencé à parler d'Uber, j'ai compris que ça pouvait bousculer la profession. J'ai un diplôme.

Je sais qu'avec le client, c'est celui qui le bichonne le plus qui remporte la mise. Je suis sûr que les patrons de cette boîte ont juste réfléchi en tant que clients. Ça explique leur succès. Les taxis n'ont rien vu venir. Ils pensaient que le gouvernement empêcherait ça.

Bien sûr, c'est ce qui se passe en ce moment, mais ça ne durera pas. L'histoire, elle est en marche. Uber, ou un autre, va gagner. C'est le marché, monsieur.

Oui, je sais qu'Uber ne paie pas d'impôts à certains endroits. Mais ils ne sont pas les seuls, non? Pourquoi est-ce qu'on ne dit rien aux autres entreprises? Il y en a plein. Les Google, Apple... J'écoute les émissions économiques, ça m'instruit. C'est accepté. Alors pourquoi tout ce bruit autour d'Uber? Qu'ils trouvent un accord et qu'on nous laisse travailler. C'est tout ce que je demande.

Dans cette affaire, monsieur, c'est du capitalisme contre un monopole. Je ne vais pas défendre Uber. C'est une compagnie mondiale et son but, c'est de faire de l'argent. C'est sûr qu'elle ne respecte peut-être pas toutes les règles. Je ne vais pas parler d'elle comme si j'étais dans une secte.

Mais, de l'autre côté, regardez les tarifs des taxis.

Vous trouvez normal de payer 40 dollars pour aller à l'aéroport? Et le taxi qui arrive chez vous avec déjà plusieurs dollars au compteur et qui ne veut pas prendre le paiement par carte? Essayez de vous plaindre. Ça ne changera rien.

De toutes les façons, cette histoire entre les conducteurs d'Uber et les chauffeurs de taxi, c'est presque une bagarre entre les misérables. Des Arabes, quelques Noirs et quelques Asiatiques contre des Arabes, quelques Noirs et quelques Asiatiques.

L'économie va mal, le gouvernement ne fait rien depuis des années pour les jobs, alors à la moindre occasion, les gens se jettent sur ce qu'on leur propose. C'est comme dans les films de science-fiction. On va finir par tous s'entretuer pour avoir du boulot.

J'ai pris des risques. Je me suis endetté pour acheter cette voiture. Je loue aussi une place de garage. Il faut souvent passer au lave-auto, acheter des produits pour que ça sente bon à l'intérieur. De l'eau minérale et des journaux aussi. Ça me plaît bien.

C'est du service. Du vrai service.

Jusqu'à présent, je trouve que ça rend les clients plus sympathiques. Ils sont plus polis, moins grognons. Mais je commence à entendre des histoires. Des clients qui se comportent mal, qui exigent plus. Ils se disent qu'on est à leur merci, qu'ils peuvent se plaindre à Uber... Vous voyez, rien n'est jamais simple.

Ce billet a initialement été publié sur le Huffington Post Maghreb -Algérie.

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