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06/04/2015 10:03 EDT | Actualisé 06/06/2015 05:12 EDT

Nettoyage social à ciel ouvert

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que 25% de la totalité des constats d'infraction émis dans une année par le SPVM sont remis aux personnes itinérantes qui représentent approximativement 2% de la population totale, pour comprendre que c'à quoi on va assister c'est un nettoyage social à ciel ouvert?

Alors que le Québec est plongé dans une lutte historique contre les mesures d'austérité, nous avons occulté tout questionnement relevant des problèmes auxquels font face les personnes que l'État néglige autant en temps d'austérité qu'en temps de prospérité. Ces personnes marginalisées, peu importe le temps, peu importe la saison, peu importe l'espace qu'elles occupent.

Il n'y a pas à dire, ce que le sociologue Loïc Wacquant appelle «la mondialisation de la tolérance zéro» se déploie à plein régime, non seulement lorsque vient le temps de réprimer les manifestants qui commettent des petits délits, mais aussi lorsque vient le temps de revigorer un espace public pour le rendre plus accessible et «sécuritaire» pour les bons usagers.

C'est dans cette logique de nettoyage social, qui se veut plus acceptable lorsqu'emballé dans un paquet cadeau signé revigoration de l'espace urbain, que l'arrondissement Ville-Marie a décidé d'aller de l'avant avec le rajeunissement de la place Émilie-Gamelin. En effet, l'arrondissement veut rendre cet espace public plus sécuritaire en le privatisant de mai à octobre.Cette initiative semble au moins faire le bonheur de la petite et grande bourgeoisie hipstérisée, qui se verra offrir un espace supplémentaire pour vaquer à ses occupations en toute quiétude.

Que va-t-on faire avec les personnes marginalisées qui n'ont pas d'autre endroit où aller ? N'ayez crainte, c'est à travers une collaboration entre« l'arrondissement et le Service de police de la Ville de Montréal » que la cohabitation entre les bons usagers et les mauvais sera assurée. Vous savez, ce service de police qui ne trouve pas d'autres moyens de s'occuper des personnes itinérantes et autres marginalités qu'à coups de constats d'infractions et de répression orientée ?

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que 25% de la totalité des constats d'infraction émis dans une année par le SPVM sont remis aux personnes itinérantes qui représentent approximativement 2% de la population totale, pour comprendre que à quoi on va assister c'est un nettoyage social à ciel ouvert?

De toute manière qu'est-ce que les usagers et les commerçants qui vont coloniser la place Émilie-Gamelin ont à faire de ces êtres indésirables? Ils et elles ne sont pas profitables. Des personnes comme le chroniqueur à La Presse François Cardinal se voient réconfortées par cette initiative. Ce dernier trouve le moyen de rassurer ses semblables en affirmant que: «On va tenter d'en faire un lieu convivial pour tout le monde. Pas juste les revendeurs de drogue. »Comme si cela allait de soi que la place Émilie-Gamelin est réservée aux revendeurs de drogue. Ce genre de jugement toxique n'aide en rien la construction d'un monde plus juste et plus secrétaire tant désiré par le chroniqueur.

Il sera intéressant d'observer la manière avec laquelle la répression commandée par l'arrondissement et exécutée par le SPVM va servir à accommoder les personnes - que M. Cardinal voit comme des revendeurs de drogues- marginalisées afin qu'elles puissent jouir de l'espace qui leur appartient autant qu'aux chroniqueurs de La Presse qui préfèrent faire un détour pour ne pas que leurs enfants voient le visage meurtri de l'extrême pauvreté.

L'approche préconisée par les différents paliers de gouvernement va en ce sens. Cachez-moi cette souffrance que mes enfants ne sauraient voir!, et pour l'amour de Dieu dites leur que ce n'est pas de souffrance humaine qu'il s'agit, mais de délinquance.

Cette lutte contre l'insécurité qu'engage l'arrondissement semble au moins rassurer certaines personnes. M. Cardinal en fait partie, lui qui alimente avec des raisonnements institutionnalisées depuis longtemps et recrachés sur toutes les tribunes. Ce raisonnement qui reproduit les préjugés envers les populations marginalisées. Le chroniqueur nous l'exprime en affirmant, par exemple, que la place Émilie-Gamelin, dans sa configuration actuelle, est « un espace hypercentral, dans une ville hypersécuritaire. Un espace auquel on a ajouté de gros jeux d'échecs et des camions de bouffe. Mais personnellement, je ne ferais pas de détour pour y passer un samedi après-midi avec mon fils, disons. »

Bien sûr M. Cardinal il ne faudrait surtout pas montrer à votre fils que les personnes marginalisées existent, mais encore pire qu'elles existent dans le même monde que nous. Il pourrait en être sensibilisé et vouloir leur venir en aide, mais le « père poule » que vous êtes ne peut se le permettre. Il préfère s'enfermer dans ses luxueux préjugés et ses confortables bureaux de La Presse et reproduire le vicieux cercle de l'ignorance...

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