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05/09/2015 08:50 EDT | Actualisé 05/09/2016 05:12 EDT

Lettre d'un réfugié

Le petit Aylan Kurdi aurait pu être un ingénieur, un professeur, un médecin, malheureusement il est devenu le symbole de ce drame banalement accepté par tous ou presque.

J'ai ouvert les yeux pour la première fois de ma vie à la fin des années 1980 dans un petit pays qui n'en était pas encore un. C'était dans le sud, une ville plongeante dans les montagnes dont une rivière traçait la tragique silhouette d'un peuple au cœur étourdi. Il y avait un volcan qui surveillait les habitants avec un calme plat. Maman me raconta, lorsque j'étais petit, que le volcan était un monsieur très colérique et qu'il ne fallait pas le fâcher, sinon il allait saigner et son sang allait tous nous emporter. Je trouvais que monsieur Volcan était très apaisant, doux et majestueux. Je pouvais passer des heures à le regarder avec admiration et rêverie, m'imaginant qu'un jour je serai aussi grand et calme que lui. Je demandais à maman « pourquoi monsieur le Volcan ne se fâche pas alors que tous, dans la ville, étaient fâchés les uns contre les autres ? » Ils étaient tellement fâchés qu'ils jouaient à se tirer dessus.

Mon papa s'était un jour caché, parce qu'il n'aimait pas qu'on lui tire dessus, et n'est jamais revenu. Naturellement, j'ai compris avec le temps que la cachette n'avait rien à voir avec la disparition de papa, mais tout à voir avec un autre jeu bien plus dangereux, celui de la guerre.

Bref, maman me répondit que « les caresses de madame Neretva gardaient monsieur Volcan amoureux et qu'on ne peut se fâcher lorsqu'on est amoureux ». Depuis ce temps-là, je tombe continuellement amoureux pour ne pas me fâcher. Madame Neretva est une rivière qui, malgré sa froideur, est vue comme une brûlante cicatrice par les habitants de Mostar. Cicatrice, parce qu'à un endroit de ce cours d'eau se trouve un vieux pont suspendu comme un éternel souvenir de l'insupportable histoire des peuples bosniens.

La guerre de Bosnie fut la plus meurtrière sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Des mères monoparentales souffrantes, des enfants orphelins, des pères disparus, c'était la banalité du vécu bosnien des années durant. Entre 100 000 et 200 000 morts, un génocide - le génocide de Srebrenica - et un accord de paix signé le 14 décembre 1995 plus tard, les tensions ethnico-religieuses ne dérougissaient pas. Les papas continuaient à disparaître sur une base régulière, les mères continuaient à souffrir et les enfants orphelins devenaient des jeunes sans-abris vagabondant dans les villes et tentant de survivre comme ils le pouvaient.

Il y a dix-sept ans, ma mère, mon frère et moi sommes venus au Québec en tant que réfugiés de guerre. Chaque fois que je vois une mère réfugiée foulant le sol européen en pleurs, qu'on traite comme la vermine et que les médias appellent migrante pour être plus polis, j'ai mal à mon humanité. Ça me rappelle le visage meurtri de cette mère monoparentale, qui est mienne, traînant ses deux enfants, le plus gros fardeau qu'une mère monoparentale puisse avoir dans ce monde, d'un océan à un autre. Retenant ses pleurs pour ne pas laisser échapper sa souffrance. Toutes ces mères réfugiées me rappellent la mienne et ça me fait terriblement souffrir.

Le Québec nous a bien accueillis, pas parfaitement, puisque personne ne peut être un parfait hôte, de sorte que je suis rendu où je suis rendu -même si je ne le sais pas moi-même où j'en suis- aujourd'hui. Au moins je suis en vie. Souffrant, mais vivant.

L'Europe souffre d'une crise de migration dit-on. Facebook censure le visage de ce drame humain. Non, le drame, ce n'est pas la mort de milliers de personnes. La mort n'est pas un drame; c'est une certitude. Le drame, c'est les circonstances dans lesquelles ces personnes perdent la vie. Elles ne sont pas victimes du hasard, elles sont victimes d'un meurtre de masse rendu légal avec la création des frontières. La terre appartient à tous et à personne, mais peut-être un peu plus à certains qu'à d'autres. Des trains remplis de personnes entassés les unes sur les autres avec la seule certitude de l'incertitude; drôle de souvenir pour cette vieille Europe. Une vie meilleure au bout des doigts leur a-t-on dit sur l'Occident. Sauf que l'Occident n'a plus rien à construire alors il n'a plus besoin de ces esclaves; qu'ils crèvent tous se dit-il. Quel insensible cet Occident!

J'essaye de ne pas trop penser au passé. Les cicatrices sont encore trop brûlantes. À vingt-six ans, un baccalauréat en poche, une maîtrise presque complétée, un doctorat à l'horizon, je ne peux que bêtement me demander, pourquoi moi? Lorsque j'y pense, j'aurai pu être Aylan Kurdi. Le Canada lui avait refusé à lui et sa famille un statut de réfugié, sa famille a alors décidé de prendre le risque. Le risque qu'ils ont pris leur a coûté leur enfant de trois ans. Le Canada est aussi responsable que l'Europe dans ce drame. Pourquoi le Canada a-t-il accordé le statut à ma famille et moi et pas au petit Aylan Kurdi alors que la situation en Syrie est pire que celle de la Bosnie-Herzégovine en 1998? La réponse est toute politique. Les politiques d'immigration avec le gouvernement Harper n'ont pas de précédent. La xénophobie, l'islamophobie et le racisme sont institutionnellement tellement bien intégrés dans ces politiques d'immigration qu'on oublie qu'à cause d'elles des milliers de petits Aylan meurent chaque année parce que ce n'est pas payant pour le Canada de les accueillir, nous dit-on. Le discours n'est pas aussi sensationnel que celui des partis traditionnellement d'extrême droite, mais dans les faits les politiques s'y apparentent étrangement. Le tout se fait en silence, alors qu'on ne cesse de matraquer les masses -dans tous les sens du terme- pour les convaincre que l'étranger est un problème.

Le petit Aylan Kurdi aurait pu être un ingénieur, un professeur, un médecin, malheureusement il est devenu le symbole de ce drame banalement accepté par tous ou presque. Le drame ce n'est pas la mort de ce petit garçon de trois ans. Le drame c'est que ce garçon de trois ans était dans l'obligation de prendre un bateau rempli de réfugiés parce que le Canada a refusé de l'accueillir. La honte dans l'âme, le Canada se divertit avec des élections, alors que des milliers d'Aylan Kurdi attendent dans l'espoir qu'on leur ouvre les frontières, ces cicatrices que nous avons infligées à la terre et à nous-mêmes. Le résultat est prévisible, des milliers d'enfants continueront de mourir parce que ces cicatrices sont infectées d'une idéologie acide...

Un rassemblement en soutien aux réfugiés est organisé ce samedi, à 14h, Place Norman Bethune à Montréal

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