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10/06/2014 09:58 EDT | Actualisé 10/08/2014 05:12 EDT

Et tous ces « pics » qu'on ne voit pas, M. Coderre ?

En revanche, qu'advient-il des «pics» qui sont invisibles à l'oeil nu, M. Coderre ? Vous savez ces «pics» que vous ne voyez pas, mais qui mènent à la judiciarisation des populations en situation d'itinérance.

Le Québec s'indigne de temps à autre. L'indignation dure parfois le temps d'un printemps, parfois elle est éphémère et se limite à une réaction matinale suite à la lecture d'un article de journal. Dernier sujet d'indignation en liste ce sont les fameux «pics» anti-itinérants. Ces «pics» qui avaient été posés par le propriétaire de l'immeuble qui abrite le Archambault au coin des rues Sainte-Catherine et Berri. Résultat, il n'a fallu que quelques heures pour le maire de Montréal afin qu'il réagisse et ordonne que ces «pics» soient enlevés.

Ça prend du courage pour s'attaquer à une initiative qui semblait avoir eu un appui fort de la part des commerçants du grand Montréal. Du courage, M. Coderre ne semble pas en manquer.

En revanche, qu'advient-il des «pics» qui sont invisibles à l'oeil nu, M. Coderre ? Vous savez ces «pics» que vous ne voyez pas, mais qui mènent à la judiciarisation des populations en situation d'itinérance.

Ces «pics» que vous ignorez, mais qui ont chassé des itinérants de certains espaces publics transformés en parcs afin de réglementer l'occupation de ces lieux importants pour les populations marginalisées et qui sont parfois les seuls endroits où elles peuvent se rassembler la nuit pour dormir en groupe et se sentir en sécurité. Après tout, l'itinérance n'est pas un phénomène aussi individuel que l'on pense.

Ces règlements municipaux permettent maintenant aux autorités non seulement de chasser les populations « indésireuses » des lieux publics sur une base arbitraire, mais de les marquer au fer rouge de sorte que leur réinsertion sociale ne semble plus possible.

Ces «pics» ont un impact beaucoup plus grand sur les conditions de vie des populations itinérantes que ceux qu'on a pu voir affreusement exposés devant les vitrines de la rue Sainte-Catherine.

Quelques petits chiffres nous aideront à mieux comprendre l'effet néfaste de ces règlements municipaux et ce qu'ils représentent pour les populations marginalisées.

La commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse rapportait dans le plus récent rapport sur la judiciarisation de l'itinérance que la population itinérante représente entre 1% et 2% de la population montréalaise totale, mais qu'elle recevait 25% de l'ensemble des constats d'infraction remis annuellement.

C'est là un constat inquiétant sur lequel M. Coderre devrait se pencher très rapidement, mais sa totale confiance en son service de police l'en empêche.

Le profilage social que les populations itinérantes subissent au quotidien a un impact direct sur les conditions nécessaires à la réinsertion sociale. Cette réinsertion qui semble être la seule voie efficace dans le combat contre l'itinérance. Or, le problème est que les institutions, qu'elles soient publiques ou privées, semblent commettre une erreur sémantique grave. En effet, elles ne s'attaquent pas à l'itinérance, mais aux itinérants. Rien de nouveau sous les cieux, puisque comme l'a fait remarquer Hélène Thomas dans Les vulnérables. La démocratie contre les pauvres: «Nous sommes passés de la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les pauvres.»

Les «pics» de la rue Sainte-Catherine, aussi dérangeants et barbares qu'ils puissent être, n'auront jamais un aussi grand impact sur la vie des personnes itinérantes que les règlements municipaux qui les stigmatisent par la bande sans que personne ne s'indigne au quotidien. La barbarie n'est pas nécessairement perceptible à l'oeil nu.

La CDPDJ recensait les principales raisons pour lesquelles les itinérants recevaient des constats d'infraction. Le résultat est alarmant. La majorité des constats sont remis pour les raisons suivantes: « Ayant consommé des boissons alcoolisées sur le domaine public, ayant été trouvé gisant, flânant ivre sur une voie ou place publique, gêner ou entraver la libre circulation. » Cela devrait sonner la cloche à la mairie de Montréal. Parce qu'en ce qui concerne la judiciarisation le problème est réel et découle d'un profilage systématique envers les populations les plus pauvres et vulnérables.

Plusieurs recherches démontrent que de plus en plus d'individus vivant en situation d'itinérance se retrouvent avec une multitude de constats d'infraction. Ce phénomène est inquiétant et démontre l'approche préconisée par les différents paliers de gouvernements. La répression semble être l'outil privilégié dans le combat contre la pauvreté. Or, il a été démontré depuis longtemps que cette approche est plus néfaste qu'autre chose pour les individus qui désirent reprendre leur vie en main et retrouver des conditions de vie plus normales. La judiciarisation n'a d'autres effets que d'hypothéquer l'avenir des personnes désirant sortir de la rue. D'autant plus que l'itinérance n'est souvent qu'une période difficile que les personnes itinérantes doivent traverser et qui ne s'étire que très rarement pour toute la vie. Et ça M. Coderre ce sont des «pics» qui font mal et laissent une empreinte permanente sur la vie des personnes vivant en situation d'extrême pauvreté.

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