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20/11/2018 15:53 EST | Actualisé 20/11/2018 16:10 EST

L'Arabie saoudite affronte l’Occident

Qu'est-ce qui a poussé l'Occident à ignorer ses grands intérêts économiques et à s’unir contre son vieil allié stratégique?

Les pays occidentaux ont constaté que le prince héritier mène son pays vers une tyrannie, supprimant  la marge de liberté étroite qui existait avant son entrée en fonction.
FAYEZ NURELDINE via Getty Images
Les pays occidentaux ont constaté que le prince héritier mène son pays vers une tyrannie, supprimant  la marge de liberté étroite qui existait avant son entrée en fonction.

Le meurtre du célèbre journaliste saoudien Jamal Khashoggi a montré que, pour la première fois dans l'histoire du Royaume d'Arabie saoudite, les institutions politiques, économiques et médiatiques occidentales s'unissaient contre ce pays. Ce consensus ne s'est même pas produit après les attentats du 11 septembre 2001, alors que 15 des 19 pirates de l'air étaient des citoyens saoudiens. Que s'est-il passé? Qu'est-ce qui a poussé l'Occident à ignorer ses grands intérêts économiques et à s'unir contre son vieil allié stratégique?

Plusieurs facteurs expliquent cette nouvelle position et peuvent être résumés en trois mots.

Perplexité, déception et impatience

L'Occident a placé de grands espoirs dans le nouveau prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), nommé en juin 2017. L'espoir de changement et d'ouverture au sein de la monarchie conservatrice saoudienne avait pourtant commencé à être concrétisé par le nouveau gouvernement saoudien, dirigé par MBS, qui avait pris des décisions fondamentales telles que le droit de conduire une voiture accordé aux femmes saoudiennes et la réduction du pouvoir de la police religieuse.

En plus, le prince héritier a dévoilé un vaste programme visant à apporter des changements économiques et sociaux dans le royaume. Toutes ces mesures et déclarations ont été largement appréciées en Occident. Par conséquent, MBS était considéré comme un futur roi progressiste et réformiste.

Cependant, le blocus soudain du Qatar par l'Arabie saoudite et ses alliés en juin 2017, puis la campagne médiatique saoudienne contre le Qatar ont placé l'Occident dans une position perplexe. Mais même après le siège du Qatar, l'Occident continue de nourrir de grands espoirs sur le nouveau leadership saoudien, et ne s'attendait pas à ce que ce blocus se poursuive jusqu'à maintenant!

Par la suite, l'Occident a été choqué par plusieurs décisions internes prises par le nouveau régime saoudien, notamment l'arrestation de plusieurs réformistes saoudiens et d'éminentes défenseures des droits des femmes comme Loujain Al-Hathloul, Iman Al-Nafjan et Aziza Al-Yousouf, ainsi que les récentes peines de mort prononcées contre la militante chiite Israa Al-Ghomgham et l'éminent réformiste saoudien Salman Al-Awdah.

Le traitement sévère réservé aux femmes activistes saoudiennes a poussé l'Occident à dénoncer les violations des droits de l'homme dans le royaume, puisque la question des femmes suscite un grand intérêt dans l'opinion publique.

Ces décisions ont provoqué un choc et une immense déception à l'Occident face à la politique de MBS, qui dirige son pays avec une extrême cruauté tout en affichant l'image d'un jeune dirigeant réformiste aux Occidentaux. Le traitement sévère réservé aux femmes activistes saoudiennes a poussé l'Occident à dénoncer les violations des droits de l'homme dans le royaume, puisque la question des femmes suscite un grand intérêt dans l'opinion publique occidentale.

Le Canada est l'un des pays qui a sorti l'Occident de son silence en août 2018 lorsque la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et l'ambassade du Canada à Riyad ont critiqué l'arrestation de militantes et défenseurs des droits de la personne en Arabie saoudite.

La réponse saoudienne a été très dure et inattendue en prenant des mesures punitives contre le Canada comme l'expulsion de son ambassadeur de Riyad, la suspension de tous les vols du Saudi Airlines vers le Canada, la sommation des milliers d'étudiants saoudiens au Canada de quitter ce pays. Ces décisions visaient à pousser le gouvernement canadien à s'excuser de son ingérence dans les affaires internes saoudiennes et à inciter les autres pays occidentaux à ne pas aborder la question de droits de l'homme dans le royaume. Cependant, le gouvernement canadien avait refusé de s'excuser.

Les crises s'accumulent entre l'Arabie saoudite et l'Occident

Il est important de mentionner que cette crise diplomatique, provoquée par la critique sur la violation des droits de l'homme par le nouveau régime saoudien, était la troisième tension entre l'Arabie saoudite et les pays occidentaux depuis l'arrivée du roi Salman au pouvoir en janvier 2015.

Les pays occidentaux ont constaté que le prince héritier mène son pays vers une tyrannie, supprimant la marge de liberté étroite qui existait avant son entrée en fonction.

Elle avait été précédée par la crise diplomatique saoudienne avec la Suède en mars 2015 et avec Allemagne en novembre 2017. À l'époque, le régime saoudien avait rappelé ses ambassadeurs des deux pays et insistait auprès de ces derniers pour qu'ils s'excusent officiellement; une demande acceptée par la Suède, mais refusée par l'Allemagne.

Vers une tyrannie?

En outre, les pays occidentaux ont constaté que le prince héritier saoudien mène son pays vers une tyrannie absolue, supprimant complètement ainsi la marge de liberté étroite qui existait avant son entrée en fonction. L'Occident a également noté une augmentation du nombre de citoyens saoudiens demandeurs d'asile politique dans les pays occidentaux, principalement de jeunes hommes et femmes.

Notons aussi la poursuite des tensions au Yémen, malgré l'opposition de nombreuses institutions occidentales à cette guerre qui détruit complètement le pays et qui y entraîne la famine. C'est dans ces circonstances que le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a quitté le royaume pour l'Amérique, où il a écrit plusieurs articles dans le Washington Post, afin d'y demander le respect des droits de l'homme.

Les pays occidentaux sont dépités par les mauvaises politiques du nouveau régime saoudien, surtout après l'assassinat brutal de Khashoggi dans le consulat de l'Arabie Saoudite à Istanbul par un escadron de la mort composé de 15 membres des forces de sécurité et du renseignement saoudiens. Cet horrible assassinat représente une violation sans précédent de la convention de Vienne sur les relations diplomatiques, ce qui pourrait conduire à l'effondrement de l'équilibre mondial.

Ce meurtre n'est que le dernier épisode d'une série de perplexités, de chocs et de déceptions face aux décisions internes et externes prises par les nouveaux dirigeants saoudiens. Par conséquent, les institutions européennes et américaines se sont retournées contre l'Arabie saoudite.

L'assassinat de Khashoggi devrait inciter le gouvernement saoudien à modifier fondamentalement ses politiques intérieure et extérieure. Sur le plan interne, les prisonniers politiques et d'opinion saoudiens devraient être libérés, les opposants saoudiens qui vivent tous à l'étranger doivent être autorisés à revenir dans le royaume et les libertés individuelles et politiques garanties. Sur le plan extérieur, le blocus du Qatar et la guerre au Yémen doivent être arrêtés immédiatement. Ces changements fondamentaux constituent la raison pour laquelle Khashoggi se battait. Le meilleur moyen d'immortaliser sa mémoire est la création d'un régime saoudien qui préserve toutes les libertés.

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