BIEN-ÊTRE
27/04/2019 10:36 EDT | Actualisé 27/04/2019 10:43 EDT

La technologie permettrait aux aînés de rester chez eux plus longtemps

Et donc cela permettrait d'économiser plusieurs frais.

The Good Brigade via Getty Images

MONTRÉAL — Quand Walter Perry va au lit le soir, il éteint les lumières avec une simple commande vocale.

Le lendemain matin, une autre commande les rallume.

Et s'il se réveille en pleine nuit, une troisième commande illumine au sol un fil qui minimise les risques de chute.

Voilà qui est précieux pour un aîné qui doit composer avec certaines limitations physiques depuis qu'il a été heurté par un conducteur ivre il y a une vingtaine d'années.

«Au début, c'était très technique, a expliqué l'homme de 64 ans lors du passage de La Presse canadienne chez lui. Mais je leur ai dit (aux responsables du projet) que les aînés ont besoin de quelque chose de simple, fiable, facile à utiliser et qui s'ajustera à leurs capacités. Vous ne leur enseignerez pas des choses qui sont si intimidantes qu'ils ne les utiliseront jamais.»

M. Perry est l'un des premiers participants à un projet mis sur pied en 2016 par Nathalie Bier, une ergothérapeute de l'Université de Montréal qui étudie comment on peut exploiter la pleine puissance des nouvelles technologies pour retarder le plus possible le moment où les aînés devront quitter leur demeure à destination d'une résidence ou d'un Centre hospitalier de soins de longue durée (CHSLD).

Une telle approche, explique Mme Bier, permet notamment de maximiser les ressources souvent limitées dont dispose le système de santé en n'offrant à l'aîné que les services dont il a vraiment besoin, et du fait même de réaliser des économies appréciables.

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«Arrive un moment où le système de santé ne peut plus soutenir autant de services, on ne peut pas suivre quelqu'un 24 heures sur 24, sept jours sur sept, donc ces personnes-là sont changées de milieu de vie peut-être un peu plus rapidement que ce dont elles ont vraiment besoin, parce que le système ne peut plus les soutenir», a dit Mme Bier.

On estime qu'au Québec ce sont 88 pour cent des personnes âgées de 75 ans et plus qui vivent chez elles. Et c'est tant mieux, puisque les soins à domicile sont moins coûteux qu'une place en CHSLD. Mais lorsqu'un déclin cognitif envoie l'aîné vers un centre d'hébergement, ce changement d'environnement peut accélérer la détérioration de l'autonomie et de la qualité de vie de la personne, en plus de coûter cher au système de santé.

Mieux comprendre pour mieux intervenir

Mme Bier, une chercheuse au Centre de recherche de l'Institut de gériatrie de Montréal et au CIUSSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal, et ses collaborateurs du laboratoire DOMUS de l'Université de Sherbrooke et du laboratoire LIARA de l'Université du Québec à Chicoutimi, utilisent par exemple des capteurs de mouvements et des détecteurs de consommation d'eau et de contacts issus de la domotique combinés à des algorithmes d'intelligence artificielle. De tels capteurs placés dans la chambre renseignent sur les tendances de sommeil et, installés dans la salle de bain, sur les routines d'hygiène.

«Cela permet aux intervenants de mieux comprendre les routines de vie quotidienne des personnes âgées qui habitent seules, a expliqué Mme Bier. Est-ce qu'elles mangent bien? Est-ce qu'elles dorment bien? Est-ce qu'elles sortent de leur maison? Est-ce qu'elles font leur hygiène? On peut seulement émettre des hypothèses, parce qu'il n'y a pas de caméras ou de microphones, mais les algorithmes sont capables d'émettre des hypothèses que quelqu'un a pris une douche parce que l'eau a coulé pendant un certain temps.»

Tant mieux si une personne âgée n'a pas besoin de se faire déranger quatre fois par jour par un intervenant.Nathalie Bier

Après deux jours sans douche, quelqu'un pourra se rendre sur place. Inversement, la technologie pourra aussi permettre de constater que la personne âgée fonctionne très bien, poursuit Mme Bier, ce qui permettra une meilleure allocation de ressources déjà limitées.

«On ne va pas aller la déranger en lui ajoutant des services dont elle n'a pas besoin, explique-t-elle. Donc tant mieux si une personne âgée n'a pas besoin de se faire déranger quatre fois par jour par un intervenant. On lui laisse encore plus son autonomie, sa vie privée.»

On ne connaît pas encore le plein potentiel de la technologie, donc il faut prendre le temps de bien faire les choses, ajoute Mme Bier.

«On parle de personnes qui sont en processus perte d'autonomie et qui ne veulent pas partir de chez elles, a-t-elle dit. Elles ne veulent pas quitter leur maison, avec raison, parce qu'on est bien mieux chez soi, quand on a développé sa routine, quand on a un petit café où on aime aller, quand on a des voisins ou des gens proches de nous qui peuvent nous soutenir, on est mieux à la maison, c'est certain. La technologie est tellement discrète que ça ne change rien à leur quotidien.»

Nouvelle colocataire

M. Perry vit seul, mais depuis janvier il a une nouvelle colocataire: Alexa, l'assistant personnel numérique du géant Amazon. C'est à Alexa qu'il demande d'allumer et d'éteindre l'éclairage, quel temps il fait avant de sortir et de faire jouer de la musique d'ambiance.

«Ça a vraiment rehaussé ma qualité de vie, a-t-il dit. Je me suis impliqué dans ce projet parce que j'ai une grande curiosité intellectuelle et parce que je ressens une grande responsabilité sociale de faire de mon mieux pour aider les autres. Ce n'est que la première étape et j'imagine facilement ce qu'on pourrait faire d'autre.»

Nathalie Bier abonde dans le même sens, et les possibilités qu'elle évoque tiennent presque de la science-fiction.

«On a développé un système de sécurité autour de la cuisinière qui permet de détecter si un rond (...) est ouvert, s'il y a de l'activité autour, ou si quelque chose bout à 'high' depuis 10-15 minutes et que personne n'est venu vérifier ce qui se passe, a-t-elle illustré. Alors on peut alerter la personne âgée avec un message verbal ou écrit sur une tablette, et s'il n'y a pas d'action autour de la cuisinière, le système peut carrément couper l'alimentation de la cuisinière. Ensuite on peut réactiver la cuisinière à distance, quelqu'un peut aller vérifier ce qui s'est passé.»

On peut aussi envisager un environnement qui rappellerait à la personne âgée de prendre ses médicaments ou qui l'aiderait dans la réalisation d'une tâche, par exemple en lui rappelant les étapes à suivre. Toutes ces choses ont été développées au cours des dernières années et pourraient être implantées dans le cadre d'un projet comme celui-ci, assure-t-elle.

M. Perry est un résidant de Côte-Saint-Luc, qui compte parmi les finalistes du Défi des villes intelligentes d'Infrastructure Canada. La municipalité apprendra le 14 mai si elle remporte le prix de 10 millions $ qui lui permettra d'améliorer et de donner encore plus d'ampleur à cette technologie, pour donner «aux aînés socialement isolés la confiance dont ils ont besoin pour vivre de façon plus autonome».

«Soudainement, la technologie permet de placer tout le monde sur un pied d'égalité, a dit M. Perry. C'est un grand égalisateur. Qui profite de ces gens tout à fait corrects qui sont envoyés vers des centres de soins palliatifs? Personne.»