POLITIQUE
26/04/2019 17:56 EDT | Actualisé 26/04/2019 17:58 EDT

Plaidoyer pour la densification, les piétons et le transport

Janette Sadik-Khan, «rock star» du transport et de l'urbanisme, déclare son amour pour Montréal et Valérie Plante.

Olivier Robichaud
Janette Sadik-Khan

Dans le monde de l'urbanisme et du transport, une voix résonne plus fort que toutes les autres: celle de Janette Sadik-Khan. Architecte d'une vaste réorganisation des rues de New York, elle était de passage à Montréal pour plaider pour des villes denses, sécuritaires, efficaces... et piétonnes.

Mme Sadik-Khan était responsable du transport à New York de 2007 à 2013, dans l'administration du maire Michael Bloomberg. Sous sa gouverne, la «Grosse Pomme» a entamé un virage majeur vers le transport en commun, le vélo et la sécurité des piétons dans les rues.

«Le modèle traditionnel d'urbanisme, ça ressemblait à ceci. Prenez une ville. Ajoutez des routes. Balancez quelques feux de circulation. Et débarrassez-vous de ces piétons embêtants. Voilà! Une bande d'ingénieurs sabrent le champagne», a-t-elle lancé jeudi lors d'un colloque sur la densification organisé par Vivre en ville.

Olivier Robichaud
Janette Sadik-Khan lors d'un colloque sur la densification organisé par l'organisme Vivre en ville, à Montréal.

Mme Sadik-Khan n'allait pas suivre ce modèle. Elle a ajouté des centaines de kilomètres de pistes cyclables, retiré des voies de circulation, ajouté des services de bus rapides et retiré des acres et des acres de pavé aux voitures pour créer des placettes pour piétons.

Elle a même fermé Times Square, le coeur de Manhattan, à la circulation automobile.

«Il y avait 350 000 piétons qui passaient par Times Square chaque jour. Ils représentaient 90% des usagers, mais ils avaient seulement 10% de l'espace», se rappelle-t-elle.

Les résultats ont été surprenants. Le nombre d'accidents a chuté du tiers. Les ventes au détail ont triplé sur certaines artères. Même les temps de déplacement se sont améliorés.

Les mesures ont évidemment suscité la grogne. Mais à la fin du mandat de Michael Bloomberg, un sondage montrait que la vaste majorité des résidents approuvaient des nouvelles placettes et pistes cyclables.

Montréal: leader... et retards

Janette Sadik-Khan en a profité pour souligner les importants développements à Montréal en matière de transport en commun. Non seulement le réseau de transport en commun prend de l'expansion comme jamais auparavant avec l'arrivée du Réseau express métropolitain (REM) et le prolongement de la ligne bleue, mais l'abaissement de l'autoroute Bonaventure est grandement applaudie par la célèbre urbaniste.

«C'est très excitant de voir ce qui s'est passé ici avec l'abaissement de l'autoroute Bonaventure, créant un grand boulevard tout neuf dans la ville. C'est une inspiration pour d'autres villes à travers le monde.»- Janette Sadik-Khan

Mais Montréal peut faire plus, beaucoup plus. De nombreuses rues peuvent être réaménagées pour donner plus d'espace aux cyclistes et aux piétons.

«Vos rues sont très larges, à Montréal! Nous nous promenions sur Saint-Denis et Sainte-Catherine aujourd'hui et ce sont de très grands boulevards. Vous pouvez reprendre cet espace routier et le requalifier pour qu'il fonctionne mieux pour tout le monde, avec des voies réservées et des pistes cyclables. C'est la «sauce secrète» que toutes les villes cherchent à appliquer à leurs rues», lance-t-elle en entrevue au HuffPost Québec, après sa présentation.

Mme Sadik-Khan a d'ailleurs salué le leadership de la mairesse Valérie Plante dans ce domaine, disant que ses projets «rapporteront d'importantes retombées».

Rappelons que l'administration Plante a promis de ne plus jamais reconstruire une rue à l'identique à la suite de travaux routiers ou souterrains. Un important projet de réaménagement de la rue Sainte-Catherine est d'ailleurs en cours. Il retirera le stationnement de rue et ne laissera qu'une seule voie de circulation afin de laisser toute la place aux 6000 piétons qui y circulent aux heures de pointe.

Courtoisie - Ville de Montréal
Les piétons auront beaucoup plus de place sur la nouvelle rue Sainte-Catherine.

L'avenue McGill College sera aussi piétonnisée. L'administration privilégie un concept avec une seule voie de circulation à l'extrémité ouest. Le modèle est semblable à celui du nouveau Times Square, toutes proportions gardées.

Pour une ville plus dense

Selon Mme Sadik-Khan, la révision du transport est nécessaire pour augmenter la densité des villes et éviter l'étalement urbain. Ses actions découlaient d'une nécessité d'accueillir le million d'habitants qu'attendait alors la ville de New York.

«Le transport et l'utilisation du sol vont de pair. Depuis trop longtemps, nous avons ignoré cette relation. [...] Pourtant, quand on met le transport et l'urbanisme ensemble, on c'est incroyable ce qui se passe. C'est pourquoi on voit de plus en plus de villes adopter le modèle du transit oriented development [TOD, ou développement axé sur le transport]», souligne-t-elle.

Mme Sadik-Khan souligne qu'une ville plus dense consomme moins de ressources par habitant. Mais il faut qu'y habiter soit agréable et que les besoins soient assouvis à distance de marche.

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«Les personnes et les entreprises peuvent déménager où elles veulent. Les gens veulent une ville où c'est facile de se déplacer. Où ils n'ont pas besoin d'une voiture. Où ils ont des choix. Et où c'est beau! Alors le type d'investissements dont on parle, les voies réservées, les pistes cyclables, les placettes, ce sont des investissement critiques pour le développement économique d'une ville», dit-elle.

De «pas dans ma cour» à «oui dans ma cour»

L'allocution de Mme Sadik-Khan s'inscrivait dans le cadre du Rendez-vous des collectivités viables, organisé par Vivre en Ville. Le colloque portait sur la densification et la transformation des milieux.

Pour Catherine Boisclair, coordonnatrice du projet Oui dans ma cour lancé l'an dernier par Vivre en ville, la densification est une nécessité.

«Montréal aura 320 000 habitants de plus d'ici 2030. On les met où ces gens-là?»- Catherine Boisclair

Reste à voir comment s'assurer que les résidents acceptent une modification majeure de leur milieu de vie.

«Les gens craignent ce mode de développement. Ils s'imaginent de grandes tours. Et puis, la qualité des projets n'est pas toujours au rendez-vous», dit-elle.

Oui dans ma cour cherche à mettre les promoteurs immobiliers et les municipalités en lien avec les habitants, non pas pour bloquer le projet, mais pour l'améliorer selon les besoins du milieu.

«Il faut mettre à contribution les gens qui habitent à proximité», dit-elle.

Et surtout, il faut avoir des projets qui voient le jour dans des milieux déjà développés. Pas seulement des TOD dans de nouvelles gares autour du REM.

Pour cela, il faut des milieux de vie agréables comme ceux décrits par Mme Sadik-Khan.

Parlant du «bikelash» qui a suivi ses mesures pour cyclistes, Mme Sadik-Khan implore les autorités municipales à résister aux critiques.

«Devant ce genre de situation, nous devons rester de glace et ne pas se baser le coût politique d'une mesure», dit-elle.

Un résumé de la présentation de Mme Sadik-Khan est disponible sur le site web de Vivre en ville.