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18/04/2019 07:25 EDT | Actualisé 18/04/2019 09:19 EDT

Le système n’a pas pu sauver Émilie Houle. Que faire maintenant?

Quelques jours avant son suicide, la jeune femme s'était rendue à l'urgence dans le but d'être hospitalisée.

Facebook/Jimmy Houle
Émilie Houle s'est enlevé la vie le 29 mars dernier, après avoir cherché à avoir de l'aide à maintes reprises.

L'histoire infiniment triste d'Émilie Houle a fait le tour des réseaux sociaux, depuis le début de la semaine. La jeune femme de 23 ans, qui souffrait d'un «cancer de l'âme» depuis de nombreuses années, s'est enlevé la vie le 29 mars dernier, après avoir cherché de l'aide à de nombreuses reprises. Sa famille, qui a publié sur Facebook sa lettre de suicide - partagée plus de 89 000 fois -, comprend mal comment on a pu ignorer ses appels à l'aide.

C'est le cousin d'Émilie, Jimmy Houle, qui a publié sur les réseaux sociaux le cri du coeur de celle qui était infirmière à Trois-Rivières. Fait troublant: quelques jours avant sa mort, Émilie s'est rendue à l'urgence, parce qu'elle avait peur de commettre l'irréparable. Sa mère et elle avaient d'ailleurs fait des démarches pour qu'elle soit admise dans un centre d'hébergement de crise, en vain.

«Elle a demandé à sa mère d'appeler une ambulance, parce qu'elle savait qu'elle aurait plus de chances d'être hospitalisée, a raconté au HuffPost Québec sa conjointe, Mollie Ferron. Elle a attendu toute la nuit dans une civière, et le matin, elle a vu un psychiatre. La rencontre a duré dix minutes, et il l'a retournée chez elle.»

Le psychiatre lui aurait prescrit de nouveaux médicaments, et prévoyait un suivi dans trois semaines.

«Mais Émilie, c'est là qu'elle avait besoin d'aide», précise Mollie.

«C'est pas que j'ai pas essayé...j'ai vu des psychiatres, des psychologues, des médecins, mais aucun n'a vraiment été en mesure de m'aider réellement, a écrit Émilie avant de s'enlever la vie. J'ai toujours eu l'impression que pour eux je n'avais pas un vrai problème, que ce n'était pas prioritaire. Je trouve dommage que dans notre société la maladie mentale soit encore à ce point stigmatisée et qu'il y ait encore un grand manque de ressource pour ces personnes-là.»

Selon Mollie, Émilie avait du mal à être comprise des psychologues et des médecins qu'elle voyait; ceux-ci n'arrivaient pas à faire un diagnostic clair. «C'était un mal de vivre, elle disait qu'elle avait le cancer de l'âme. C'était un mal de vivre constant, accompagné de belles journées.»

Facebook/Émilie Houle
Mollie Ferron et Émilie Houle.

Dans la lettre qu'elle a laissée avant de mourir, Émilie a aussi écrit: «J'ai vraiment voulu m'aider, cette fois-ci, j'ai cherché des ressources, j'ai appelé à plusieurs endroits, je suis allée à l'hôpital... Bien franchement, rien de tout ça m'a aidée. J'en ai juste été encore plus découragée parce que j'ai eu l'impression qu'on ne pouvait pas m'aider.»

Pour sa conjointe, il est évident que cette mort aurait pu être évitée.

«Elle voulait de l'aide, elle voulait que quelqu'un la gère, elle s'est rendue à l'hôpital. Si elle avait eu un encadrement, elle serait encore là», tranche-t-elle.

Un cas troublant pour les intervenants

Une histoire tragique et troublante, selon plusieurs intervenants qui travaillent dans le domaine de la santé mentale.

Certains ont peur de mourir, pour ma part, c'est la peur de vivre.Émilie Houle

Pour la présidente de l'Ordre des psychologues, ce drame illustre le manque d'accessibilité à des soins en santé mentale. Christine Grou tient toutefois à préciser qu'elle ne peut se prononcer sur le cas précis d'Émilie, puisqu'elle n'en connaît pas tous les détails.

«Ce n'est pas suffisant de gérer la crise. La crise peut durer 24 à 48 heures, mais c'est après que le travail commence. On doit donner accès à un service psychologique. Si vous vous rendez à l'urgence parce que vous n'êtes pas capable de marcher, on va investiguer. Si vous arrivez finalement à marcher, mais que vous avez beaucoup de difficulté parce que cela vous fait trop mal, on ne va pas vous laisser partir sans traitement.»

Le directeur général de l'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS), Jérôme Gaudreault, se dit «bouleversé» par cette histoire.

«On a une personne qui a fait les démarches, qui était volontaire, qui demandait de l'aide, et on n'a pas été en mesure de répondre à son besoin et d'assurer sa sécurité... alors que c'est une des règles de base en prévention», déplore-t-il.

Si vous ou l'un de vos proches est en détresse ou avez besoin d'aide, téléphonez au 1 866 277-3553 (1 866 APPELLE)

Il ne veut évidemment pas blâmer le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, ni remettre en question le jugement du psychiatre qui a évalué Émilie, puisqu'il n'y était pas, mais il se pose des questions.

Selon sa conjointe, Émilie Houle avait déjà fait quelques tentatives de suicide, ce qui est le facteur de risque le plus important pour une autre tentative complétée dans le futur. Et surtout, ce n'est pas la première histoire du genre à circuler dans les médias, depuis quelques mois.

«Je crois qu'il faut remettre en question notre capacité à venir en aide aux personne vulnérables, qui ont besoin d'aide immédiate, dit Jérôme Gaudreault. Comment ça se fait qu'on n'est pas en mesure de leur offrir un soutien immédiat? Je comprends qu'on manque de ressources, de lits... Mais reste que la personne qui est vulnérable, on doit assurer sa sécurité.»

La présidente de l'Association des psychiatres du Québec tient toutefois à rappeler que l'hospitalisation n'est pas une panacée, lorsqu'une personne a des idées suicidaires. «Quelqu'un qui a un mal de vivre depuis plusieurs années, cela ne va pas se régler en deux ou trois semaines d'hospitalisation, affirme Karine Igartua. Ça va plutôt prendre une psychothérapie, et peut-être de la médication.»

Selon elle, ce sont les services en externe qui manquent cruellement, au Québec.

«Il est temps qu'on investisse autant de ressources en santé mentale que dans la lutte au cancer ou d'autres problèmes de santé», croit Mme Igartua.

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Le directeur général de l'AQPS insiste que malgré ces échecs dramatiques, le système fonctionne bien pour des centaines, voire des milliers de personnes, chaque année.

«Tous les jours, 300 personnes pensent au suicide, 76 personnes font une tentative, et 3 personnes s'enlèvent la vie au Québec».

Évidemment, ce sont trois personnes de trop, chaque jour, mais le système réussit tout de même à en réchapper plusieurs. La ligne de prévention du suicide reçoit d'ailleurs environ 150 000 appels chaque année, selon une estimation de M. Gaudreault.

Questionnée à l'Assemblée nationale à ce sujet, la ministre de la Santé, Danielle McCann, a assuré que la santé mentale était une priorité nationale, mardi.

«Dès maintenant, nous demandons aux établissements de faire un suivi auprès de la clientèle qui est actuellement en attente de services en santé mentale», a-t-elle dit.

La présidente de l'Ordre des psychologues du Québec affirme qu'elle serait «ravie» de pouvoir discuter avec la ministre de solutions pour une meilleure accessibilité des soins en santé mentale. Parce qu'il n'est pas normal que des personnes souffrantes doivent se rendre à l'urgence pour obtenir des soins, au lieu d'avoir accès à un psychiatre ou un psychologue.

«On est en attente d'une rencontre», affirme Christine Grou.

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