BIEN-ÊTRE
12/04/2019 14:16 EDT | Actualisé 12/04/2019 15:49 EDT

Dans la lumière: le long chemin de Sylvie Bernier pour réapprendre à plonger

L'ancienne plongeuse olympique n'a pas pu sauter à l'eau, le jour où son neveu s'est noyé sous ses yeux.

On dit souvent qu'il n'y a pas d'autre remède que le temps, pour passer à travers une épreuve aussi immense qu'un deuil. Ça aura pris 17 ans, le tournage d'un documentaire et l'écriture d'un récit pour que Sylvie Bernier se remette de la mort de son neveu Raphaël... ou du moins, pour que sa plaie cicatrise.

C'est la tristesse, puis la colère... mais surtout la culpabilité, qui ont envahi l'ancienne plongeuse olympique, pendant toutes ces années. Mais tout cela s'est fait de façon sournoise, puisque celle qu'on connaît pour son combat pour les saines habitudes de vie et sa bonne humeur ne s'en rendait souvent pas compte.

Le 24 juillet 2002, Sylvie Bernier et son frère Jean-François se trouvaient en Gaspésie avec leurs petites familles respectives. L'ancienne plongeuse, connue pour son amour du plein air, était invitée d'honneur pour une campagne de financement pour la rivière Nouvelle. Elle avait fait concorder cette invitation avec ses vacances familiales - une petite tradition depuis quelques années qui faisait le bonheur des deux familles, surtout des cinq cousins et cousines.

Ils campaient près de la rivière et les organisateurs de l'événement leur ont proposé de faire une petite escapade en canot. Les quatre adultes et les cinq enfants ont accepté avec joie: c'était une belle journée, tous avaient des vestes de flottaison et étaient accompagnés de deux «guides».

Courtoisie
France, Raphaël, Antoine et Jean-François, tout juste avant la randonné qui a tourné au drame, le 24 juillet 2002.

Tout est arrivé très vite. La rivière était très sinueuse, et les guides ont vite disparu. Le canot dans lequel se trouvaient le frère de Sylvie, sa femme et leurs deux garçons a frappé un embâcle. L'embarcation a chaviré, puis a été aspirée par le courant au fond de l'eau. Les deux parents ont remonté à la surface, en cherchant leurs fils. L'aîné, Antoine, a vite réapparu. Mais le petit Raphaël, 5 ans, était introuvable. Sylvie et son mari se sont arrêtés pour leur venir en aide.

Je me suis avancée pour plonger, et mon frère, le père de Raphaël, m'a retenue par les bretelles de mon maillot. Il a dit: «non». Sylvie Bernier

«On était sur l'embâcle, impuissants. Et on n'avait personne pour nous aider», se remémore l'ancienne athlète olympique.

Finalement, Jean-François, le père de Raphaël, qui s'était penché au dessus de l'eau pour essayer de voir au fond, avec ses lunettes soleil, a vu le bras de son fils qui dépassait du canot, toujours en cloche.

«C'est à ce moment-là que j'ai enlevé ma veste et le réflexe que j'ai eu, c'est de plonger et d'aller le chercher, raconte Sylvie Bernier. Il était à peine à trois mètres, c'était juste là... Je me suis avancée pour plonger, et mon frère, le père de Raphaël, m'a retenue par les bretelles de mon maillot. Il a dit: ''non''.»

Et son frère lui a sûrement sauvé la vie. Parce que plusieurs mois plus tard, des experts confirmeront, pendant l'enquête du coroner, que Sylvie serait probablement morte noyée elle aussi, si elle avait plongé. Parce que sous l'amoncellement de branches, l'eau passe et crée un courant très puissant, qui aspire tout vers le fond.

Ce n'est pas la seule chose que révélera l'enquête du coroner sur la mort du petit Raphaël. Au dépôt du rapport, près de deux ans après le drame, la famille apprendra que cet accident aurait pu être évité de plusieurs manières: avec du personnel formé et du matériel adéquat, notamment. Le coroner fera 33 recommandations.

Courtoisie
Le petit Raphaël adorait grimper aux arbres.

Sylvie Bernier a pris très durement la mort de son neveu. En plus de la tristesse de ne plus voir grandir ce petit bonhomme toujours débordant d'énergie, elle s'est longtemps sentie coupable, puisque c'est elle qui a amené sa famille à cet endroit, dans cette excursion. Mais elle a découvert plus tard, beaucoup plus tard, qu'elle ne s'était toujours pas pardonnée de ne pas avoir pu plonger ce jour-là, pour sauver Raphaël. Elle, la plongeuse olympique. Celle qui, en 1984, est devenue la première Québécoise à remporter une médaille d'or. C'était aux Jeux olympiques de Los Angeles, elle avait 20 ans.

Archives/La Presse canadienne
Sylvie Bernier, à son retour des Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984, où elle a remporté la médaille d'or au tremplin de trois mètres.

C'est en tournant le documentaire Le jour où je n'ai pas pu plonger qu'elle a réalisé l'ampleur de la culpabilité qui vivait toujours en elle. En entendant des experts du plein air lui confirmer que c'était probablement impossible de plonger sous un embâcle pour déprendre quelqu'un sous un canot et le faire remonter à la surface. Et, surtout, en descendant à nouveau la fameuse rivière Nouvelle, plus de 15 ans après le drame, avec un équipement approprié, accompagnée d'un vrai guide, formé et certifié.

Recherchez la certification «Qualité sécurité»

  • Le conseil de Sylvie Bernier, pour ceux qui veulent faire une activité en eau vive: rechercher les entreprises qui ont la certification «Qualité sécurité» de l'organisme Aventure écotourisme Québec. Parce qu'après la mort de Raphaël et l'enquête du coroner, l'industrie s'est prise en main.
  • Toutefois, il n'y a aucune obligation pour les entreprises qui oeuvrent dans ce domaine d'obtenir cette certification. Une entreprise peut donc offrir une randonnée «guidée» sur une rivière, mais ses employés ne sont pas de vrais guides, ils n'ont pas été adéquatement formés. Cela crée un «faux sentiment de sécurité», exactement ce qu'ont vécu Sylvie et sa famille en embarquant dans leur canot, le 24 juillet 2002.
  • L'ancienne athlète olympique veut donc changer les choses, et faire adopter une loi au gouvernement, qui forcerait toutes les entreprises de tourisme de plein air à obtenir une certification.

L'amoureuse du plein air a aussi réalisé qu'elle avait délaissé toutes ses activités nautiques, au cours des dernières années.

«Sauf en piscine, où je me sens toujours très à l'aise. Mais la minute que j'arrivais dans un environnement naturel, avec la rivière, le lac, kayak, canot... même la pêche. C'est comme si tout le décor, l'environnement, le bruit, l'odeur me ramenaient à l'embâcle. C'est très sournois. Ça rentre dans notre conscient, notre subconscient: c'est comme une mémoire qui n'était pas disparue.»

C'est l'écriture du récit qui lui a permis de comprendre tout cela. Et de véritablement tourner la page.

«La cicatrice va toujours rester là, mais je sens que maintenant, je vais être capable de retourner pratiquer toutes les activités aquatiques avec joie et plaisir, comme avant. Le sentiment de culpabilité, doucement, est en train me quitter», confie-t-elle aujourd'hui, le visage traversé par un sourire triste et serein à la fois.

«Pendant les deux premiers mois après l'accident, j'étais non fonctionnelle. Après le dépôt du rapport du coroner, j'ai vraiment pris le temps de le lire plusieurs fois, et j'ai pleuré beaucoup. Et là, c'était une question de survie. Pour moi, comme mère de famille, j'avais trois jeunes enfants... Donc j'ai fermé le rapport, je l'ai mis dans un tiroir, et ç'a pris dix ans avant d'ouvrir le tiroir. Et de le ressortir.»

En 2004, lors du dépôt du rapport du coroner, Sylvie et sa famille voulaient faire changer les choses, resserrer les normes pour les entreprises de tourisme en plein air, notamment. Mais ils n'avaient pas la force, à ce moment-là. C'est en 2014, donc, qu'elle a repris les rênes de ce cheval de bataille.

C'est en allant voir Antoine, le frère de Raphaël, devenu un beau jeune homme de 19 ans, sur les plages du Maryland, que Sylvie a eu un déclic. Antoine était sauveteur océanique. Et en le voyant avec son maillot et son manteau rouges, surveiller les familles du haut de sa chaise, Sylvie a été émue.

Courtoisie
Antoine, le frère de Raphaël, était sauveteur océanique quand il avait 19 ans.

«Pour moi, ç'a été la bougie d'allumage, douze ans après l'accident. Je me suis dit: Antoine, il avait 7 ans quand il a vu mourir son petit frère noyé, devant lui. Et aujourd'hui, il est sur une chaise. C'était extraordinaire comme moment.»

En revenant au Québec, elle a commencé des démarches pour donner un sens à la mort de son neveu, pour «transformer la noirceur en quelque chose de beau». C'est là qu'a commencé à germer l'idée d'un documentaire qui raconterait son histoire, mais qui sensibiliserait aussi le public aux dangers que peuvent représenter des activités touristique de plein air qui ne sont pas certifiées. Ensuite est venu le récit, paru lundi dernier.

Elle s'est d'abord impliquée à la Société de sauvetage du Québec, pour déployer à plus grande échelle «Nager pour survivre», un programme d'initiation à la natation pour les enfants. Les efforts de Sylvie Bernier pour aller chercher plus de financement ont permis de rejoindre 14 000 enfants (comparativement à 2000, auparavant), qui ont reçu cette formation pour développer des habiletés pour survivre, si jamais ils tombent dans l'eau de façon inattendue.

«J'ai commencé à lire sur le sujet et à découvrir des statistiques qui me choquent, me perturbent. Un enfant sur deux, au Québec, se noie s'il tombe de façon imprévue dans l'eau, parce qu'ils ne savent pas nager. Ils savent se baigner, les deux pieds dans le fond, mais ils ne savent pas nager. La minute qu'ils arrivent en eau profonde, ça coule.»

Côtoyer ces jeunes enfants pour leur apprendre à nager lui donne beaucoup d'énergie. «Je revois le sourire et la joie de vivre de Raphaël, à travers des milliers d'enfants. Oui, pour prévenir la noyade, mais aussi pour leur faire découvrir les plaisirs de l'eau. Et ça, c'est extrêmement positif.»

Retourner sur un tremplin à 54 ans... je ne pensais pas. Je l'ai fait juste pour Raphaël.Sylvie Bernier

C'était important pour elle de transformer toute la noirceur qu'elle a vécue en lumière. «[Ma famille et moi] on ne serait pas revenus là-dessus si c'était juste pour parler du drame, pour être encore dans la colère. La vie est trop courte et trop belle pour rester dans cette noirceur-là.»

Dans le cadre du tournage du documentaire, Sylvie Bernier est aussi remontée sur un tremplin. Le 21 octobre 2018, la dernière journée de tournage, elle a sauté du tremplin de trois mètres pour réaliser un plongeon arrière carpé, le même qui avait fait d'elle une championne olympique, 34 ans plus tôt. Elle a dû recommencer un entraînement, puisque le plongeon n'est pas un sport qu'on peut décider de reprendre sans entraînement. Elle a fait appel à son entraîneur de l'époque.

«Mon coach est parti à rire, au restaurant. J'ai dit: bon, c'est encourageant!» se souvient-elle en riant.

Ce fut finalement un moment magique du tournage. Elle a réussi son plongeon, et même son entraîneur, très exigeant, était fier d'elle.

Bernard Brault
Sylvie Bernier a recommencé l'entraînement à 54 ans pour finalement replonger le 21 octobre 2018, au Centre Claude Robillard à Montréal, à l'occasion de la dernière journée de tournage du documentaire «Le jour où je n'ai pas pu plonger».

«Retourner sur un tremplin à 54 ans... je ne pensais pas, raconte-elle, émue aux larmes. Je l'ai fait juste pour Raphaël.»

«Je n'ai pas pu le 24 juillet... j'ai plongé le 21 octobre 2018.»

* Le livre «Le jour où je n'ai pas pu plonger», paru aux Éditions La Presse, est disponible en librairie. Toutes les redevances du livre seront versées au Fonds Raphaël-Bernier, permettant de financer une partie du programme Nager pour survivre.

* Le documentaire «Sylvie Bernier: le jour où je n'ai pas pu plonger», réalisé par Lisette Marcotte, sera présenté ce samedi 13 avril à 22h30 sur Ici Radio-Canada Télé. Il sera ensuite disponible sur Tou.tv.

«Dans la lumière» est une série du HuffPost Québec qui donne la parole sans filtre à des gens ordinaires qui ont vécu des expériences hors du commun. Au cours d'un entretien intimiste, l'interviewé témoigne d'un parcours, d'un engagement ou d'une tranche de vie qu'il souhaite partager.