BIEN-ÊTRE
01/04/2019 16:47 EDT | Actualisé 01/04/2019 17:02 EDT

Dévoiler l'identité d'une travailleuse du sexe a des conséquences dévastatrices, voici pourquoi

La stigmatisation qui en résulte est injustifiée et destructrice, selon des travailleuses du sexe canadiennes.

Très tôt, le matin du 13 décembre 2018, Nadia Guo a fait une découverte alarmante. Un journal de Toronto avait publié des informations sur son travail d'escorte, y compris son nom complet.

Son identité avait été dévoilée publiquement.

Ce matin-là, Nadia Guo devait comparaître devant le Barreau de l'Ontario (Law Society of Ontario) pour une audience de «bonne moralité» («good character»). L'audience devait examiner quatre plaintes à propos de sa conduite en tant qu'étudiante en droit en 2015, toutes à propos d'allégations de déclarations négatives à l'endroit d'autres avocats, ainsi que de divulgations de détails sur des procès qu'elle avait partagés sur les médias sociaux.

Le fait qu'elle travaillait comme escorte n'était pas au registre; Nadia Guo affirme que le Barreau était au courant de sa profession et ne considérait pas son travail comme une raison valable de lui refuser son admission.

Pourtant, la une du Toronto Sun, montrant une photo de la jeune femme, accompagnée du titre «Nymphe légale» («Legal Nymph»), portait faussement à croire que le sujet de l'audience était «sa double vie comme escorte».

La chroniqueuse du Toronto Star Rosie DiManno a aussi écrit au sujet de cette audience, en commençant son article avec les détails du travail d'escorte de Nadia Guo, alors qu'en fait, cela n'avait rien à voir avec le sujet de sa convocation.

Le journaliste du Toronto Sun Sam Pazzano a confié à Canadaland que l'angle de l'escorte ajoutait un peu de «piment» à l'histoire. Ce «piment» a eu d'importantes conséquences pour Nadia Guo: l'article d'origine et les nombreuses chroniques qui ont suivi ont affecté sa santé, a-t-elle affirmé par courriel au HuffPost Canada. Elle dit avoir souffert de cauchemars et de pensées intrusives à propos de la mort.

Nadia Guo
Nadia Guo est une diplômée en droit vivant à Toronto. Le fait qu'elle ait travaillé comme escorte a été dévoilé dans un journal torontois. En tant que «Dawn Lee», la jeune femme brouillait son visage dans les petites annonces qu'elle faisait paraître. Après que le Barreau de l'Ontario eut statué qu'il n'entreprendrait pas d'action à ce propos, la jeune femme a décidé qu'il était sécuritaire de montrer son visage sur les photos.

La famille de Nadia était au courant de son travail d'escorte, mais ce dévoilement public a été très éprouvant pour ses parents. La jeune femme avait peur que leurs collègues l'apprennent et les jugent.

«Je voulais protéger [mon père] et ma mère des attaques vicieuses dont j'étais l'objet plus que tout, a-t-elle confié. Je peux gérer ce qui m'arrive, mais le plus difficile, c'était de me rendre compte que les médias forçaient mes parents à devoir gérer tout ça, eux aussi. Ils n'ont rien à voir là-dedans.»

Comme plusieurs travailleuses du sexe, Nadia Guo a fait de gros efforts pour maintenir son identité secrète en ligne. Elle a brouillé son visage et des parties identifiables de son corps dans plusieurs annonces. Elle utilisait le pseudonyme «Dawn Lee».

Nadia Guo a donné la permission au HuffPost d'utiliser son vrai nom pour cet article. Elle affirme ne pas avoir été embêtée par la couverture de l'audience elle-même, qui était publique. Toutefois, elle qualifie de «campagne de salissage» cette fausse association entre le fait d'avoir été une escorte et les dommages que cela pourrait causer à la profession d'avocat.

Le travail du sexe n'est pas quelque chose dont elle a honte.

Qu'est-ce que le travail du sexe, et qui le pratique?

Un(e) travailleur(se) du sexe est quelqu'un qui consent à offrir des services sexuels en échange d'argent. Ce terme «parapluie» englobe les escortes, les «cam-girls», les standardistes érotiques, ceux et celles qui oeuvrent dans le «divertissement pour adultes», les danseurs(ses) érotiques, les masseurs(ses) érotiques, et ceux et celles qui travaillent dans la rue. Environ 77% d'entre eux sont des femmes, selon un rapport de 2014 financé par l'Institut de recherche en santé du Canada.

«Prostitution» est le terme légal utilisé au Canada, mais plusieurs militant préfèrent «travail du sexe», puisqu'il est moins connoté de manière péjorative.

Les travailleurs du sexe proviennent de tous horizons, bien que selon Caressa Renoir*, escorte et membre de l'organisme Maggie's: Toronto Sex Workers Action Project, les perceptions des gens en général se réduisent encore souvent à deux extrêmes.

Carissa Renoir/Handout
Caressa Renoir*, who asked to be identified by her working name, says many people don't respect sex workers because they think the profession requires no skill or intelligence.

«C'est soit ''ouf, regarde comme elles n'ont pas la vie facile'' ou ''regarde combien elle a de paires d'escarpins à talons hauts'', dit-elle. Beaucoup d'entre nous avons toute une vie à travers ça - nous avons des emplois secondaires ou des enfants, ou nous allons à l'école.»

Le HuffPost Canada a parlé à plusieurs travailleurs du sexe canadiens à propos de leur expérience de stigmatisation. Ce ne sont pas les services qu'ils offrent qui les empêchent de dormir la nuit, mais plutôt la haine ou la peur envers les prostitué(e)s («whorephobia», un terme utilisé par les militants pour décrire la haine et la discrimination dont sont victimes les travailleurs du sexe).

Selon eux, la stigmatisation des travailleurs du sexe les prive de leurs droits en matière de travail, les met en danger et les rend à risque d'enfreindre la loi.

La peur du dévoilement

Les conséquences de voir son identité dévoilée publiquement peut faire bien des ravages, selon la professeur à l'Université d'Ottawa Chris Bruckert.

«Cela peut mener à perdre contact avec votre famille, vos amis, perdre votre travail ou votre maison, dit-elle. Le vrai problème, c'est qu'il y a tant de stigmatisation autour du travail du sexe.»

L'auteure de Modern Whore, Andrea Werhun, a vécu ce dévoilement forcé deux fois: parmi des étrangers dans une fraternité, puis par son oncle, auprès de sa famille. Avant et après ces expériences, l'idée de ne pas avoir le contrôle sur qui est au courant de son occupation la terrifiait. Cela l'a même conduite à quitter sa vie à Toronto et à aller travailler dans une ferme pendant deux ans.

«Vivre un dévoilement est votre pire cauchemar qui se réalise, affirme-t-elle. C'est comme réaliser que vous n'aurez plus accès à certaines opportunités qui étaient avant accessibles, parce que les gens savent que vous êtes une pute.»

Andrea Werhun
L'auteure Andrea Werhun a décrit ses expériences d'escorte dans son livre «Modern Whore».

La mère de Carissa Renoir a découvert qu'elle était une travailleuse du sexe et a dévoilé ce secret au reste de sa famille. Elle a ensuite convaincu un médecin de l'interner à l'hôpital psychiatrique.

«C'était au-delà de l'humiliation, raconte-t-elle. C'était une expérience pour le moins traumatisante. Ça m'a pris du temps avant de pouvoir lui parler à nouveau.

Kharisma*, qui utilise le pronom neutre «iel», a été dans l'industrie du travail du sexe pendant 20 ans. En tant que personne de couleur, iel affirme avoir été victime d'abus de la part de certains policiers alors qu'iel travaillait dans le domaine pour sa survie.

Après que son occupation eut été révélée pendant un procès concernant la garde de ses enfants, Kharisma avait peur que son futur enfant lui soit enlevé par la protection de la jeunesse. Le document a ensuite été retiré de la poursuite, mais le mal était fait.

«C'était une tactique, c'est ce qui me dérange. Je vis dans la peur, maintenant», confie-t-iel.

Cette peur l'a poussé(e) à quitter l'industrie du sexe et à déménager dans une autre ville.

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Une participante à la marche internationale de la journée des femmes porte un macaron indiquant que le travail du sexe est un travail.

Le travail du sexe n'est pas un crime, mais est criminalisé

Bella* est une escorte qui rêve à un avenir dans lequel sa profession est considérée comme ordinaire.

«Je pourrais parler de mon travail comme si c'était un boulot normal, explique-t-elle. Je pourrais raconter ma journée à mes amis, qu'elle ait été fabuleuse ou nulle... À la place, la situation est que je dois choisir à qui je parle.»

La structure du travail du sexe inclut des tâches banales, comment dans n'importe quel emploi. Les journées de travail peuvent inclure des tâches comme répondre à des courriels et filtrer de potentiels clients. Plusieurs choisissent de travailler de façon indépendante, mais d'autres préfèrent engager de l'aide.

Toute personne qui en aide une autre à vendre des services est une tierce partie, comme une agence qui assigne des clients ou un comptable qui aide à remplir des rapports d'impôts.

Être un travailleur du sexe n'est pas contre la loi. Toutefois, beaucoup d'aspects qui sont au coeur de l'industrie sont encore criminalisés. Il est illégal de payer en échange de relations sexuelles ou d'exploiter une maison de débauche.

En 2013, la réforme de la loi canadienne paraissait prometteuse: l'affaire Bedford a forcé la Cour suprême à rendre inconstitutionnelle la criminalisation de la prostitution.

Un an plus tard, le gouvernement Harper remplaçait les lois rendues caduques. Ignorant les constats de la Cour suprême, le parlement a amendé le code criminel sur la prostitution en se basant sur le «modèle nordique», qui considère les travailleurs du sexe comme des victimes et punit les clients.

Plusieurs travailleurs et militants sont en désaccord avec ce modèle, puisqu'ils considèrent le travail du sexe comme une profession, que les adultes consentants devraient pouvoir exercer dans des conditions sécuritaires. Ils appellent à une décriminalisation, et non une légalisation.

Le premier ministre Justin Trudeau a déjà suggéré de réviser la législation en vigueur, selon le principe d'une «approche basée sur la preuve». Mais cette réforme se fait encore attendre.

La Presse canadienne
Terri-Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valerie Scott étaient au coeur de l'affaire Bedford, qui a bousculé les lois canadiennes en matière de prostitution, en 2013.

Selon la professeure Chris Bruckert, si le gouvernement canadien légalisait l'industrie, les nouvelles lois seraient empreintes de la stigmatisation actuelle.

«Ces lois se baseraient sur les conclusions que les travailleurs du sexe sont à risque, qu'ils sont dommageables pour la vie de quartier, qu'il faut restreindre la propagation de la maladie... Tous ces préjugés se retrouveraient dans la législation, affirme-t-elle. On finirait avec des lois qui seraient hautement discriminatoires, parce qu'elle seraient basées sur des mythes.»

Des tests de santé invasifs, des zones restreintes où le travail du sexe peut être pratiqué, un registre fédéral... voilà quelques pièges potentiels dans lesquels pourrait tomber le gouvernement. Dans n'importe quel domaine d'emploi, l'exploitation et l'injustice existent, selon Chris Bruckert. Cependant, les lois actuelles ne prennent pas en considération la diversité des circonstances dans l'industrie du sexe et met les travailleurs en danger.

Les lois anti-prostitution chez nos voisins du sud ont affecté les travailleurs canadiens. Après que les deux lois anti-trafic eurent été adoptées aux États-Unis, qui devaient aider les victimes de trafic humain, les sites d'annonce de Bella ont été fermés, même si elle travaillait au Canada.

«Imaginez, vous vous levez un matin et votre employeur n'existe plus, raconte-t-elle. Il n'y avait plus moyen pour nous de pouvoir annoncer nos services... Nous avons des factures à payer et des familles à nourrir. Je me suis retrouvée à accepter des propositions que je n'aurais jamais acceptées avant.»

Bella a dû voir des clients avec qui elle n'aurait pas été à l'aise, en temps normal. Un de ceux-là, qui lui inspirait un mauvais feeling, l'a enfermée dans son garage, affirme-t-elle.

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Des militants de Decrim NY, une coalition d'activistes, se sont rassemblés le 25 février pour demander la décriminalisation de la prostitution dans la ville et l'État de New York.

La stigmatisation affecte la santé et la sécurité

Le modèle nordique n'a pas amélioré la santé des travailleurs du sexe canadiens. Des chercheurs de l'Université de la Colombie-Britannique ont découvert que l'accès à des soins de santé pour les travailleurs du sexe a diminué de 41% depuis la loi de 2014.

En raison des nombreux stéréotypes qui existent à propos des travailleurs du sexe, plusieurs choisissent de ne pas parler de leur occupation à leur médecin. Une étude de l'Association canadienne de santé publique montre que les travailleurs du sexe sont huit fois plus susceptibles d'éviter le système de santé, en raison de leur peur des médecins. D'autres inquiétudes s'ajoutent pour les travailleurs trans et les travailleurs qui sont des survivants de violence sexuelle.

La chercheuse Elena Argento, de Vancouver, a d'ailleurs expliqué dans une présentation pourquoi les nouvelles loi entourant la prostitution au Canada empêche dans les faits certains travailleurs d'avoir accès à des soins de santé, et les rend à risque.

Ceux et celles qui travaillent dans la rue représentent une très faible proportion dans l'industrie, mais font les frais de cette violence: ce sont ceux et celles qui présentent les plus hauts taux d'incarcération et d'arrestation. Entre 1991 et 2014, près de 300 travailleurs du sexe ont été assassinés, selon Statistique Canada, et un nombre significatif d'entre eux étaient des femmes autochtones (34% des travailleuses tuées entre 1997 et 2014). Un article du Centre des recherches sur les dépendances de Colombie-Britannique rapporte que cette brutalité peut être expliquée par une tendance coloniale à dévaluer les femme autochtones.

«Nous assumons encore que puisqu'elles sont des travailleuses du sexe, elles se sont mises dans une situation où le viol et le meurtre sont des risques du métier», souligne Andrea Werhun.

«Même lorsque certaines personnes encensent notre bravoure, notre ingénuité et notre capacité à nous sortir de situations dangereuses, elles utilisent ces histoires pour se divertir, au lieu de soutenir notre droit à la vie.»

Le soutien de la communauté

Nadia Guo a été étonnée de la force de la communauté qui s'est ralliée à elle, après que son identité et son occupations eurent été révélées. Des collègues escortes lui ont offert du soutien, l'ont aidée à garder les articles sur elle hors des forums sur les escortes et l'ont défendue sur les médias sociaux. Ses clients lui ont aussi envoyé des messages d'encouragement.

«Je n'avais jamais senti la pleine force de la communauté des travailleurs du sexe avant ce moment. Le fait que même des étrangers sortent pour me soutenir et m'exprimer leur inquiétude, c'était quelque chose que je n'avais jamais reçu de la communauté du droit», écrit-elle.

Nadia Guo
Nadia Guo prévoit demander son permis pour pratiquer comme avocate.

Cet intérêt à faire partie d'une communauté se manifeste par des alliances. À travers les forums, plusieurs travailleurs du sexe partagent des avis et des avertissements à propos de clients dangereux. L'Alliance canadienne pour une réforme de la loi sur le travail du sexe réunit des militants et des organismes. Et de nombreux travailleurs du sexe issus de communautés spécifiques ont formé des groupes pour combattre l'isolement et se défendent entre eux, comme Butterfly, pour les femmes migrantes, et Maggie's Indigenous Sex Workers Drum Group.

Mais un Canada sans stigmatisation ni haine ou discrimination envers les travailleurs du sexe est encore loin d'être réel. Tant que les lois ne les prioriseront pas, les travailleurs affirment qu'ils continueront de se trouver dans des situations comme celle de Nadia Guo, qui s'est retrouvée à la une d'un journal du jour au lendemain.

Ce qui peut changer, à court terme, c'est la perception des gens, espèrent-ils. Cela se fait autant avec les civils, les consommateurs, les professionnels de la santé, les législateurs et les médias qui traitent de la prostitution qu'avec tous les autres Canadiens.

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Mercredi dernier, le Barreau de l'Ontario a finalement rendu sa décision à propos de Nadia Guo. Elle a été déclarée de «bonne moralité» et donc éligible à poursuivre son rêve de devenir avocate.

Elle affirme être beaucoup moins stressée, maintenant que cette décision a été rendue, mais elle est méfiante par rapport à la vision qu'entretiennent les avocats envers des individus comme elle.

«Je veux avoir mon propre bureau d'avocat, un jour, confie-t-elle. Je veux aider à mettre sur pied une communauté légale plus compréhensive, qui accepte les personnes qui ne se conforment pas et celles qui ont des passés et des histoires différents.»

«Je veux aussi aider à améliorer la compréhension du métier de travailleur du sexe auprès de la population, en partageant mes expériences et mes opinions. Je veux aider d'autres travailleurs du sexe.»

* Pour des raisons de sécurité, Kharisma, Bella et Carissa Renoir nous ont demandé de les identifier avec leur pseudonyme de travail, actuel ou ancien.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost Canada a été traduit de l'anglais.

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