NOUVELLES
01/04/2019 15:29 EDT | Actualisé 01/04/2019 18:16 EDT

Début du procès opposant Québecor au «Journal de Mourréal»

Québecor estime que le site satirique détériore sa marque.

Facebook/Journal de Mourréal
Une image de page Une du «Journal de Mourréal» diffusée sur la page Facebook du site satirique.

MONTRÉAL — Québecor maintient que le site satirique "Journal de Mourréal" détériore sa marque et la crédibilité du Journal de Montréal en entretenant la confusion entre l'information professionnelle vérifiée et le canular, la fausse nouvelle ou la satire.

Suprême ironie, c'est en ce lundi 1er avril que le site spécialisé en parodies de nouvelles s'est retrouvé devant la juge Micheline Perrault de la Cour supérieure, pour se défendre contre Média QMI, la filiale du conglomérat qui gère le Journal de Montréal.

Même si Québecor est celle qui poursuit le site satirique du "Journal de Mourréal", son avocat a ouvert sa cause en se défendant de s'en prendre à la liberté d'expression.

Dans ses remarques d'ouverture, Me Marek Nitoslawski a immédiatement centré la cause sur l'usage de la marque de commerce du Journal de Montréal, reprochant au site satirique de l'avoir "appropriée, déformée de façon servile" dans le seul but de s'appuyer sur sa notoriété pour générer des visionnements et, donc, des revenus.

Tant le logo du site satirique que son adresse internet _ ce qui est appelé l'URL _ sont identiques à ceux du Journal de Montréal à l'exception de deux lettres qui ont été changées pour créer le mot "Mourréal".

Le Journal critiqué par erreur

Premier témoin appelé à la barre, le vice-président aux contenus numériques de Québecor, Mathieu Turbide, est venu présenter au tribunal des courriels de lecteurs envoyés au Journal de Montréal pour se plaindre de la publication de fausses informations, plaintes qui visaient en fait des articles du "Journal de Mourréal".

"Si cette personne nous pose cette question, c'est qu'elle pense que la nouvelle vient de chez nous", a fait valoir le témoin après avoir lu un courriel d'une lectrice se demandant pourquoi le Journal de Montréal avait publié une fausse nouvelle.

À lire aussi sur le HuffPost Québec:

Il a également présenté une série de captures d'écran de Facebook où des gens s'en prenaient au Journal de Montréal, le qualifiant de "feuille de chou" et autres épithètes moins polies sous des publications ou des partages du "Journal de Mourréal".

"Pour nous il y a un risque assez évident de confusion et ensuite, après la confusion, une dégradation de la marque", a avancé le gestionnaire.

"À partir du moment où les gens commencent à avoir un doute que quand ils lisent nos contenus, que ce n'est pas nécessairement vérifié ou ce n'est pas vrai, (...) il y a une atteinte à la réputation et à la crédibilité de notre marque", a insisté M. Turbide, ajoutant qu'il était clair dans son esprit que "des gens sont sortis avec une opinion négative du Journal de Montréal à la suite de la consultation de ces contenus".

Une pente à remonter depuis longtemps

Mathieu Turbide n'a pas hésité, d'ailleurs, à reconnaître que le Journal de Montréal a déjà une pente à remonter en termes de crédibilité, et ce, depuis longtemps, "étant un tabloïd à la base avec parfois une réputation historique qui n'est pas méritée".

"On se bat contre ça depuis des décennies. Le Journal de Montréal, c'est une salle de rédaction de 100 personnes, c'est un bureau d'enquête, le plus important bureau de journalistes d'enquête au Québec, ce sont des nouvelles très sérieuses qui font très souvent l'actualité un peu partout, qui retentissent un peu partout, jusqu'au parlement."

Selon lui, des gens qui trouvent un contenu déplacé, faux, vulgaire ou insensé et qui l'attribuent erronément au Journal de Montréal à cause de la confusion provoquée par le site satirique, "lorsqu'ils vont voir des contenus provenant du Journal de Montréal, le vrai, ils ne viendront pas lire. Ils vont se dire que ce journal est rendu à publier n'importe quelle niaiserie pour attirer des clics."

Mathieu Turbide avait amorcé son témoignage en rappelant qu'il est devenu très difficile pour un média de se différencier sur le web avec la multiplication des sources d'information qu'on y trouve et qu'à une époque où se multiplient les fausses nouvelles, le nom d'une source devient très important puisqu'il rassure les internautes quant à la provenance de l'information.

Contre-interrogatoire inhabituel

C'est l'un des créateurs du site, Janick Murray-Hall, qui est lui-même poursuivi, qui a contre-interrogé M. Turbide puisqu'il se représente lui-même.

Étonnamment bien préparé, il a réussi à mettre en preuve que Québecor avait beaucoup tardé avant d'intenter une poursuite, attendant près de 30 mois après avoir été informé de l'existence du site pour porter l'affaire devant la Cour, une attente qui laisse croire selon lui que "le préjudice allégué n'est pas terrible".

Il a également présenté des articles provenant de plusieurs plateformes d'information de Québecor, que ce soit Journal de Montréal, l'Agence QMI ou TVA Nouvelles, portant sur des imbroglios causés par le site satirique où l'on fait référence au "Journal de Mourréal" comme étant "un site internet satirique bien connu dans la province", dans le but de démontrer que la distinction entre les deux est généralement bien établie chez les lecteurs.

Quant aux reproches de contenus choquants, déplacés ou vulgaires, Janick Murray-Hall a confronté le haut dirigeant de Québecor à des publications portant sur des sujets scabreux sur le site du Journal de Montréal, mais Mathieu Turbide a répliqué qu'il s'agissait là de contenus publiés dans le Sac de Chips, l'onglet humoristique du Journal, et qu'ils portaient tout de même sur des événements réels.

Lorsque Janick Murray-Hall lui a demandé s'il considérait alors qu'il s'agissait de nouvelles d'intérêt public, Mathieu Turbide a simplement répondu: "Je n'ai pas dit ça".

Une simple affaire de marque de commerce

D'entrée de jeu, Me Nitoslawski avait insisté sur le fait que Média QMI est "pour la liberté d'expression (...), n'est pas contre la parodie (...) ne veut pas taire la satire et encore moins fermer le site" du "Journal de Mourréal".

L'avocat a répété que la cause n'en était pas une de liberté d'expression comme le soutient le défendeur, mais bien d'usage illégal d'une marque de commerce, au point où le site satirique avait modifié son propre logo pour maintenir l'apparence de celui du Journal de Montréal à peine deux jours après que ce dernier eut modifié le sien en 2013.

L'autre concepteur du site satirique, Olivier Legault, a au contraire soutenu, à la sortie de l'audience, que "l'exception existe déjà au Canada pour parodier tout ce qui est touché par les droits d'auteur. Notre but, c'est d'obtenir que les marques de commerce soient atteintes par exactement les mêmes exceptions que les autres propriétés intellectuelles au Canada."

Et il a été très clair sur le fait que le choix du Journal de Montréal comme cible était délibéré: "On le fait parce qu'ils sont les plus "l'fun" à parodier. Le Devoir, sans vouloir rien enlever au Devoir, ce n'est pas assez divertissant pour le parodier. (...) Il n'y a pas de sensationnel. Ce qui est "l'fun" à parodier, c'est justement des trucs "trash"."

Fait à noter, les données fournies par les responsables du "Journal de Mourréal" démontrent que celui-ci a recueilli 53 550 $ de 2013 à 2019 en revenus publicitaires avec le site.

Durant son témoignage, Mathieu Turbide a aussi fait valoir qu'il en coûte "des millions de dollars" annuellement pour faire la promotion du Journal de Montréal.

Janick Murray-Hall et son collègue Olivier Legault, qui ont créé le site satirique, avaient laissé entendre qu'ils se présenteraient déguisés en Cour. M. Murray-Hall s'est plutôt présenté en jeans et chemise par-dessus un t-shirt, mais son collègue Olivier Legault portait un smoking.