POLITIQUE
20/03/2019 17:22 EDT | Actualisé 20/03/2019 17:27 EDT

Le patron de SNC-Lavalin craint de voir des employés quitter pour des concurrents

Il n'a pas caché son mécontentement du traitement réservé à l'entreprise dans la sphère publique.

PC/Graham Hughes
Neil Bruce, président et chef de la direction de SNC-Lavalin.

En plus de fragiliser SNC-Lavalin, une interdiction d'obtenir des contrats fédéraux risque de contraindre plusieurs de ses employés à passer dans le giron de concurrents étrangers, croit le président et chef de la direction de la firme d'ingénierie québécoise.

Alors que l'entreprise est toujours au coeur d'une tempête politique qui continue d'ébranler le gouvernement Trudeau, Neil Bruce a accordé mercredi une série d'entrevues, dont une à La Presse canadienne, où il n'a pas caché son mécontentement du traitement réservé à l'entreprise dans la sphère publique.

Il a estimé que la compagnie n'a jamais, contrairement à plusieurs membres du gouvernement Trudeau, cité l'importance de protéger quelque 9000 emplois au Canada afin de justifier la nécessité de conclure une entente dans le but d'éviter un procès criminel.

«Ces suggestions selon lesquelles ils (nos employés) se retrouveraient sans travail sont fausses parce qu'ils sont extrêmement qualifiés, a dit M. Bruce. Il pourrait y avoir une réduction (d'effectif) chez nous, mais nos employés sont talentueux.»

À son avis, un accord de réparation relève plutôt de l'intérêt public, puisque plusieurs salariés de SNC-Lavalin pourraient être contraints de se tourner vers les concurrents américains ou européens de la multinationale pour continuer à travailler si cette dernière ne peut soumissionner sur des contrats fédéraux pendant une décennie.

La firme établie à Montréal fait face à des accusations de fraude et de corruption pour des gestes qui auraient été posés en Libye entre 2001 et 2011. Cette affaire a eu d'importantes répercussions dans l'entourage du premier ministre Justin Trudeau, qui a vu deux de ses ministres ainsi que son plus proche conseiller démissionner.

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Ironiquement, a affirmé M. Bruce, près de 75 pour cent des rivales de SNC-Lavalin ont conclu des accords de réparation — où une entreprise paye une amende salée en plus de respecter une série de conditions en échange d'un abandon des accusations — dans leurs pays d'origine et peuvent obtenir des contrats fédéraux au Canada. Il n'est toutefois pas allé jusqu'à les identifier.

Pour l'Écossais d'origine, les Canadiens sous-estiment l'importance du rôle joué par l'entreprise, spécialisée notamment dans des secteurs comme le nucléaire, l'ingénierie, la construction ainsi que la gestion de projets. Il a notamment cité l'implication de la compagnie dans le projet de train électrique du Réseau express métropolitain et d'autres chantiers d'envergure à Ottawa et Toronto.

«Si tout le monde est content parce que nous ne pouvons plus faire notre travail, nous pouvons le laisser à des Américains ou des Européens, mais je trouve que c'est une situation très, très triste», a dit M. Bruce, en rappelant que SNC comptait près de 20 000 travailleurs au Canada en 2012.

Dans la brume

Le grand patron de la firme d'ingénierie a assuré qu'il ignorait toujours pourquoi les procureurs fédéraux et l'ex-procureure générale Jody Wilson-Raybould ont refusé de négocier un accord de réparation avec l'entreprise.

Depuis la controverse ayant éclaté il y a environ six semaines dans la foulée d'un reportage selon lequel il y aurait eu des pressions indues effectuées sur Mme Wilson-Raybould de la part du gouvernement, M. Bruce a estimé que les employés de l'entreprise continuent à être traités injustement pour des gestes qui, dans certains cas, ont été posés il y a environ 20 ans.

La controverse des dernières semaines a également affecté les activités de SNC-Lavalin à l'étranger, au point où son dirigeant a dû se déplacer au Royaume-Uni, au Moyen-Orient ainsi qu'un peu partout au Canada pour mettre les choses au clair.

Nos clients internationaux voient les manchettes et ne savent pas trop quoi penser. Tout ce qu'ils lisent (sur le passé trouble de la compagnie) est présenté comme si cela est arrivé le mois dernier.Neil Bruce

Yuri Lynk, de Canaccord Genuity, a déjà souligné que la médiatisation de cette affaire et d'une cause imminente en justice pour corruption pourrait nuire à SNC-Lavalin encore plus qu'une décennie d'interdiction des appels d'offres fédéraux.

Selon l'analyste, le contexte actuel procure un argument supplémentaire aux concurrents internationaux de la firme.

«Cela nuit à leur réputation, avait-il déclaré plus tôt ce mois-ci. Leurs concurrents rappelleraient toujours aux clients qu'ils ont affaire à un groupe faisant l'objet d'accusations dans son propre pays.»

Interrogé sur la possibilité d'un déménagement du siège social de Montréal vers Londres, où SNC compte près de 10 000 employés, M. Bruce a rappelé qu'il avait dit à plus d'une reprise que l'entreprise «se voyait au Canada». M. Bruce a rappelé que près de 82 pour cent de son actionnariat était canadien — mené par la Caisse de dépôt et placement du Québec, avec une participation d'environ 20 pour cent. Le bas de laine des Québécois avait d'ailleurs aidé la firme québécoise à acquérir la britannique WS Atkins pour 3,6 milliards $ en 2017.