POLITIQUE
19/03/2019 16:05 EDT | Actualisé 19/03/2019 18:23 EDT

Bill Morneau présente un budget préélectoral écrit à l'encre rouge

Il prévoit un déficit de 19,8 milliards $.

OTTAWA - Les libéraux veulent "donner aux Canadiens plus de confiance en l'avenir" grâce aux mesures contenues dans leur budget résolument préélectoral - en espérant obtenir en retour la confiance des électeurs au prochain scrutin.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a fourni dans l'exercice financier déposé mardi aux Communes plusieurs indices sur les thèmes qui risquent de se retrouver dans la prochaine plateforme électorale libérale.

Il y en a pour 4,2 milliards $ de nouvelles dépenses pour l'année financière en cours.

Mais surtout, il y en a pour à peu près toutes les franges de l'électorat, du millénial qui projette l'achat d'une première propriété au travailleur qui veut suivre une formation sans se ruiner en passant par l'aîné à faible revenu que l'on veut aider.

Et il y a, en quelque sorte, un défi aux conservateurs. En déposant un budget déficitaire sans aucun plan de retour à l'équilibre, le ministre Bill Morneau les force à expliquer comment eux reviendraient au déficit zéro.

Le budget fédéral en chiffres

  • 19,8 milliards $: déficit prévu pour l'année financière 2019-2020, en hausse de 200 millions $ par rapport à l'énoncé économique de l'automne dernier. Le gouvernement prévoit réduire le déficit à 9,8 milliards $ en 2023-2024.
  • 2,2 milliards $: somme supplémentaire que le gouvernement compte investir pour les projets d'infrastructures les plus pressants des municipalités et des communautés des Premières Nations.
  • 2,15 milliards $: somme qui sera disponible au cours des prochaines années pour compenser les pertes des producteurs laitiers, de volaille et d'oeufs, en raison des brèches dans le système de gestion de l'offre résultant des accords de libre-échange avec l'Europe et les pays de la zone Pacifique ainsi que le nouvel ALÉNA.
  • 1,7 milliard $: montant qui sera consacré sur cinq ans à la nouvelle Allocation canadienne pour la formation, qui doit permettre aux travailleurs d'accumuler des crédits en vue d'une nouvelle formation ou de l'acquisition de compétences. Les travailleurs admissibles âgés de 25 à 64 ans pourraient accumuler jusqu'à 5000 $, au rythme de 250 $ par année.
  • 1,18 milliard $: somme sur cinq ans que le gouvernement compte consacrer à l'enjeu de la migration irrégulière.
  • 500 millions $: somme annuelle que le gouvernement compte consacrer à compter de 2022-2023 pour réduire les coûts des médicaments pour le traitement des maladies rares.
  • 35 millions $: somme sur quatre ans que le gouvernement consacrera à un bureau de transition en vue de la mise sur pied d'une Agence canadienne des médicaments. Ottawa entend discuter au cours des prochains mois avec les provinces et territoires à propos de la création d'une telle agence qui offrirait une couverture des médicaments sur ordonnance au pays.
  • 35 000 $: montant maximal qui pourra être retiré d'un REER pour l'achat d'une première propriété, en hausse par rapport au plafond précédent de 25 000 $.
  • 5000 $: montant maximal d'un nouvel incitatif fédéral pour l'achat d'un véhicule électrique ou à piles à hydrogène dont le prix de détail est de moins de 45 000 $. Cette mesure doit coûter 300 millions $ sur trois ans.
  • 95 pour cent: cible nationale que se fixe le gouvernement pour les foyers et entreprises qui auront accès à l'internet haute vitesse d'ici à 2026, avec l'espoir d'atteindre 100 pour cent d'ici à 2030.

Car sans grande surprise, le budget est écrit à l'encre rouge. Le déficit s'établira à 14,9 milliards $ pour l'année financière qui se termine, et bondira à 19,8 milliards $ en 2019-2020 avant de diminuer graduellement pour s'établir à 9,8 milliards $ en 2023-2024.

Le document a été déposé en Chambre à l'heure prévue, soit à 16 h, heure de fermeture des marchés, mais l'opposition a forcé la tenue d'un vote pour châtier le gouvernement, après que les députés libéraux du comité de la justice eurent mis fin à l'étude de l'affaire SNC-Lavalin.

Les conservateurs ont ensuite multiplié les manoeuvres dilatoires, se levant les uns après les autres pour faire des rappels au règlement et afin de s'excuser d'avoir "accidentellement" voté deux fois.

La formation d'Andrew Scheer avait averti qu'ils auraient recours

à des manoeuvres dilatoires pour mettre des bâtons dans les roues des libéraux. Les tactiques ont pour effet de retarder le discours du ministre Morneau, qui a commencé son allocution à 17 h.

Mais il l'a fait dans un chahut total.

Dans les banquettes de l'opposition, on a complètement enterré le ministre en tapant des mains et en criant "Point of order!", "Let Her Speak!" (un mantra en référence à la demande d'entendre un nouveau témoignage de la ministre démissionnaire Jody Wilson-Raybould).

Le ministre a poursuivi son discours dans le désordre le plus total.

Avant que le chaos ne s'installe en Chambre, les velléités obstructionnistes annoncées des conservateurs avaient inspiré une attaque à Justin Trudeau.

"C'est assez intéressant de voir que les conservateurs cherchent désespérément à éviter de parler de l'économie. Je pense que cela fera sourciller beaucoup de gens", a-t-il laissé tomber en mêlée de presse avant la période des questions.

"Les conservateurs ne veulent toujours pas parler d'emploi, de croissance, d'investir dans les Canadiens, car ils réalisent qu'ils n'ont pas de plan. Ils n'ont jamais eu de plan pour faire croître l'économie", a enchaîné le premier ministre.

En conférence de presse dans le huis clos du budget, son ministre des Finances avait formulé des propos semblables, passant à l'offensive lorsqu'il était questionné sur la rupture d'un engagement majeur pris en 2015 _ celui d'éliminer le déficit en 2019.

La voie conservatrice des "coupures" et de l'"austérité" plongerait le Canada tout droit dans une récession, a insisté Bill Morneau. Le gouvernement libéral, par contraste, a fait la promesse aux Canadiens "d'investir dans leur avenir", a-t-il fait valoir.

Assurance-médicaments

Les libéraux ont aussi fait dans ce quatrième budget un pied de nez aux néo-démocrates: en posant le premier jalon de la mise sur pied d'un régime national d'assurance-médicaments, ils jouent clairement dans leurs plates-bandes progressistes.

"Les mesures que nous prenons représentent d'importants premiers pas sur la voie de la création d'un régime qui aidera tous les Canadiens à obtenir les médicaments dont ils ont besoin", a déclaré Bill Morneau dans son discours aux Communes.

Les libéraux présentent dans le budget "trois éléments fondateurs du régime national", parmi lesquels se retrouve la création de l'Agence canadienne des médicaments (35 millions $ sur quatre ans), tout en étant avares de détails sur le coût final d'une telle opération.

Des négociations devront être menées avec les provinces pour aller de l'avant. Du côté du Québec, où un tel régime est déjà en place, le gouvernement caquiste a prévenu ces derniers jours qu'il voudrait obtenir un droit de retrait avec pleine compensation.

Accès à la propriété

Le gouvernement courtise aussi les jeunes adultes en instaurant dans le budget 2019 l'Incitatif à l'achat d'une première propriété, pour les acheteurs dont le revenu du ménage est inférieur à 120 000 $ par année.

La Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL) leur offrirait un prêt hypothécaire avec participation de 10 pour cent de la valeur d'une habitation nouvellement construite ou de 5 pour cent de la valeur d'une habitation existante.

Le budget propose aussi d'augmenter la limite des retraits du Régime d'accession à la propriété (RAP) de 25 000 $ pour la faire passer à 35 000 $.

Allocation pour la formation

Le gouvernement annonce également dans le budget la création de l'Allocation canadienne pour la formation, qui vise à aider les travailleurs de 25 à 64 ans à planifier et à obtenir la formation dont ils ont besoin.

Le programme, dont le coût est de 1,7 milliard $ sur cinq ans, est notamment composé d'un crédit d'impôt qui permettra aux Canadiens d'accumuler automatiquement 250 $ par année, jusqu'à une limite cumulative de 5000 $.

Après une période de quatre ans, les travailleurs auront droit à quatre semaines de formation, et pourront toucher jusqu'à 1000 $ pour les aider à payer les frais de la formation ou les dépenses quotidiennes.

Migration irrégulière

Le gouvernement fera par ailleurs des investissements massifs pour composer avec l'enjeu de la migration irrégulière. Le budget prévoit l'injection de 1,18 milliard $ sur cinq ans.

Ces sommes serviront à accélérer le traitement des quelque 50 000 demandes reçues annuellement et à faciliter le renvoi des migrants dont la demande d'asile a été rejetée.

Ceux qui sont entrés au Canada à des points de passage irréguliers ou entre des points d'entrée officiels seront "renvoyés en priorité", est-il précisé dans le document.

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Les libéraux signalent par ailleurs dans le budget qu'ils ont l'intention de proposer des modifications à la Loi sur l'immigration et la protection des réfugiés pour "mieux gérer la migration irrégulière, la prévenir et en dissuader les auteurs".

Ils comptent aussi amender la Loi sur les Cours fédérales afin de pouvoir créer trois nouveaux postes de juge pour le traitement des causes liées à la migration irrégulière.

Selon ce qu'a indiqué le ministre Morneau, cet argent n'a pas été mis de côté pour les provinces, qui doivent aussi composer avec cette situation depuis des mois.

"On continue à parler avec les provinces", s'est-il contenté d'offrir en conférence de presse.

Le grand argentier n'a pas précisé pourquoi le gouvernement avait prévu dans le budget 2019 une somme aussi considérable pour composer avec cet enjeu alors qu'il y avait seulement 173 millions $ dans le budget 2018 (dont 0 $ entre 2020 et 2023).