POLITIQUE
27/02/2019 16:19 EST | Actualisé 28/02/2019 08:04 EST

Jody Wilson-Raybould dit avoir subi de la pression et reçu des menaces voilées

De la part du bureau du premier ministre, du bureau du Conseil privé et du bureau du ministre des Finances.

OTTAWA - Son témoignage était attendu, et il a été explosif. L'ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould a déclaré mercredi avoir fait l'objet de pressions "constantes et soutenues" - y compris des "menaces voilées" - de la part du bureau du premier ministre, du bureau du Conseil privé et du bureau du ministre des Finances pour éviter un procès à SNC-Lavalin.

"Pendant environ quatre mois entre septembre et décembre 2018, des efforts constants et soutenus ont été déployés par plusieurs personnes au gouvernement pour s'ingérer politiquement (...) dans un effort inapproprié visant à obtenir un accord de poursuite suspendue (APS) avec SNC-Lavalin", a-t-elle lâché dès la première minute de son témoignage.

"Il y a eu environ 10 appels téléphoniques et 10 rencontres spécifiquement sur SNC-Lavalin. (...) Et au cours de ces conversations, des déclarations explicites concernant le dossier SNC-Lavalin, les conséquences potentielles (d'un procès), et des menaces voilées si on n'obtenait pas d'APS pour SNC", a enchaîné Mme Wilson-Raybould.

Le ton était donné. Et au fil de cette longue comparution devant le comité permanent de la justice et des droits de la personne, qui aura duré près de quatre heures, elle a dit "sa vérité", celle qu'elle se montrait impatiente de livrer depuis que cette affaire a éclaté, il y a maintenant près de trois semaines.

Dans son récit des événements, elle s'est notamment attardée à un échange qu'elle a eu avec le premier ministre le 17 septembre dernier. La rencontre au sommet devait porter sur d'autres enjeux, mais rapidement, Justin Trudeau a soulevé le dossier de la firme d'ingénierie québécoise, a-t-elle relaté.

Il a évoqué les conséquences négatives que pourrait avoir un procès sur l'entreprise, dont les pertes de milliers d'emplois et les impacts sur les fournisseurs, et a expliqué que si SNC-Lavalin n'obtenait pas d'accord de poursuite suspendue (ASP), elle quitterait Montréal, où se trouve son siège social.

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Mais c'est lorsque Justin Trudeau s'est aventuré sur un terrain politique que Jody Wilson-Raybould a dit avoir été secouée. Selon elle, il aurait évoqué l'élection provinciale qui s'en venait au Québec, puis le premier ministre lui aurait dit ceci: "Je suis un député québécois", ce qui l'a "décontenancée".

C'est alors que, toujours selon sa version des faits, elle a regardé son patron dans les yeux et lui a demandé: "Êtes-vous en train de vous ingérer politiquement dans mon rôle (de procureure générale)?" - ce à quoi le premier ministre aurait répondu "non, non, non, on veut juste trouver une solution" au problème de SNC-Lavalin.

Celle qui est redevenue simple députée depuis sa démission du cabinet, le 12 février dernier, a affirmé que les pressions sur elle et sur son personnel se sont poursuivies. En octobre, Mathieu Bouchard, conseiller au bureau du premier ministre, a plaidé auprès de sa chef de cabinet que le dossier devait impérativement se régler.

"Si SNC annonce qu'il quitte (le Québec) six mois avant l'élection (fédérale), ce serait mauvais. Nous pouvons avoir les meilleurs politiques au monde, mais nous devons nous faire réélire", a-t-il fait valoir, a raconté l'ancienne ministre.

Ensuite sont intervenus l'ancien secrétaire principal Gerald Butts, qui a démissionné de ses fonctions dans la foulée de cette affaire, et la chef de cabinet Katie Telford - sans doute les deux personnes les plus influentes au bureau de Justin Trudeau. Ils ont convoqué d'urgence Jessica Prince, l'ex-chef de cabinet de Jody Wilson-Raybould, au Château Laurier, le 18 décembre.

"Ils voulaient savoir si j'en étais venue à une solution. Ils ont dit que la situation se corsait", a soutenu Mme Wilson-Raybould. Puis, elle a partagé le contenu d'un texto que sa proche collaboratrice lui a envoyé à l'issue de la rencontre: "Essentiellement, ils veulent une solution, savoir si tu peux revoir la décision de la DPP (directrice des poursuites pénales)".

Rétrogradation

Jody Wilson-Raybould a été écartée du portefeuille de la Justice lors d'un remaniement ministériel le 14 janvier dernier. Elle a été informée le 7 janvier, par téléphone, qu'elle changeait de ministère. "J'ai déclaré que je croyais que cela était dû à l'affaire SNC-Lavalin. Ils ont nié", a-t-elle dit à la table du comité.

La députée a poursuivi en affirmant que quelques jours avant le remaniement, la sous-ministre à la Justice avait reçu un appel du greffier du Conseil privé, Michael Wernick, l'informant qu'un nouveau ministre entrerait en poste, et que l'une des premières conversations auxquelles il devrait se préparer était celle sur l'entreprise.

En guise de conclusion, elle a souhaité que "les Canadiens comprennent très bien que ces événements (son récit des échanges sur SNC-Lavalin) représentaient une ingérence politique" qui n'a pas sa place dans un système de droit. "Je suis une personne qui dit la vérité. C'est qui je suis, et c'est qui je serai toujours", a-t-elle lancé.

Chris Wattie / Reuters
Après le témoignage de Jody Wilson-Raybould, l'affaire SNC-Lavalin ne semble pas avoir terminé de faire couler beaucoup d'encre.

L'ancienne ministre a spécifié qu'elle ne voulait que les Canadiens retirent de son témoignage que l'intégrité des institutions canadiennes a été affectée. "L'intégrité de notre système judiciaire et de la directrice des poursuites pénales est intacte", a assuré Mme Wilson-Raybould.

Elle a suggéré aux membres du comité des Communes que les parlementaires canadiens pourraient se penchent sur la possibilité de séparer les rôles de procureur général et de ministre de la Justice. Un procureur général ne devrait pas être à la table du conseil des ministres, selon elle.

Tensions libérales

À plusieurs reprises, et dans un contexte parfois tendu, ses collègues libéraux lui ont demandé pourquoi elle n'avait pas remis sa démission si les pressions étaient si indues. "Je n'ai pas démissionné parce que je faisais mon travail, celui de défendre l'intégrité de l'institution", a répliqué Mme Wilson-Raybould à un moment.

Deux fois plutôt qu'une, les libéraux lui ont demandé si elle avait toujours confiance en Justin Trudeau. La première fois, elle a hésité et répondu qu'elle avait claqué la porte parce qu'elle n'avait plus confiance de siéger au conseil des ministres. La seconde fois, elle a signalé qu'elle ne voyait pas en quoi cette question était "pertinente". Elle n'y a donc jamais répondu.

Les députés de l'opposition qui siègent au comité, eux, ont dit croire entièrement sa version des faits. "Je suis très ébranlé, a commenté le néo-démocrate Murray Rankin. Ce que les Canadiens ont entendu devrait les choquer profondément. (...) Personne ne peut en arriver à une autre conclusion qu'on a tenté de s'ingérer dans l'institution."

"Fière députée" libérale

À l'issue de l'exercice, Jody Wilson-Raybould s'est dite "heureuse d'avoir eu l'occasion de faire (son) témoignage". Elle a d'ailleurs accepté de revenir si le premier ministre Trudeau émettait un autre décret gouvernemental, qui lui permettrait de discuter librement des événements survenus depuis sa démission comme ministre des Anciens Combattants.

Lorsqu'on lui a demandé pourquoi elle restait au caucus compte tenu du fait qu'elle n'avait pas réaffirmé sa confiance à l'égard du premier ministre au comité, elle a répondu qu'elle était "fière d'être députée de Vancouver-Granville", qu'elle avait été "élue députée libérale, et cela n'a pas changé".

Et si on l'en chassait? "Je ne m'attends pas à être exclue du caucus", a-t-elle tranché.