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18/02/2019 13:06 EST | Actualisé 19/02/2019 08:01 EST

Lettre au monsieur qui veut envoyer son enfant à la maternelle à 4 ans

Dieu sait combien je me bats pour la reconnaissance de ma profession qui rime davantage avec «vocation» que «technicienne».

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François,

J'ai laissé tomber le «monsieur» sitôt après avoir pondu le titre.

Tu m'excuseras de ne pas m'attarder aux formules de politesse en te tutoyant, mais je n'ai pas vraiment envie de faire preuve de courtoisie envers quelqu'un qui en manque à mon égard.

Je suis éducatrice depuis bientôt 17 ans. Et fière de l'être.

Même si c'est difficile, de s'occuper des enfants des autres.

C'est loin d'être un travail qui se fait les deux doigts dans le nez.

Parce que j'attrape les microbes encore plus vite que je ne m'enfonce dans les nids de poule des rues de Montréal et que mon esprit travaille fort tous les jours pour veiller à ce que ces enfants ne manquent de rien.

Parce que je change des centaines de couches par année, je cours, je fais des culbutes sur le gazon ou dans la neige pour les faire rire ou afin qu'ils dépensent leur énergie. Je m'accroupis 20 fois par jour auprès des enfants qui décident de faire le bacon par terre en attendant de les prendre dans mes bras pour leur offrir du réconfort.

C'est dur sur le corps, ça, François.

Et sur la tête aussi.

Ma tête qui fourmille d'idées d'activités, d'interventions et de projets pour transcender le simple statut de gardienne d'enfants. Dieu sait combien je me bats pour la reconnaissance de ma profession qui rime davantage avec «vocation» que «technicienne».

Parce que c'est ce que tu dis qu'on est. Des techniciennes de garde.

J'ai beau le relire ou le dire à haute voix, je me sens diminuée en entendant ce terme que tu emploies à l'Assemblée nationale ou dans les médias.

Je ne suis pas une simple technicienne de garde. Je suis une éducatrice.

Qui éduque.

Les enfants des autres, les électeurs de demain.

Ceux qui tu emploieras peut-être à titre d'avocat, de garagiste, de médecin ou de comptable. Ceux qui prendront peut-être soin de toi pendant tes vieux jours dans un CHSLD.

Tu comprendras que l'éducation, c'est quelque chose qui me tient à cœur.

En tant qu'éducatrice, surtout, mais aussi, en tant que maman.

C'est important pour moi que mon fils poursuive ses études dans le but de se trouver une passion, des intérêts et un travail qui lui permettra de s'épanouir et de devenir un bon citoyen.

Il est entré à la maternelle à 5 ans, comme tous les autres avant lui, après cinq années passées dans une garderie, où il a acquis bon nombre d'outils indispensables avant d'intégrer le système scolaire.

Cinq années à jouer, tout simplement.

À s'habituer à vivre en petits groupes, avant d'intégrer les grands. À profiter des gentilles fées qui vont respecter son rythme de vie et sa routine pas encore réglée au quart de tour.

À ce jour, il s'agit probablement encore des cinq plus belles années de sa vie.

C'est d'ailleurs ce que je répète toujours à mes cocos, justement âgés de 3 ou 4 ans. De profiter de leur passage à la garderie. Même s'ils ont hâte de grandir et de grimper dans l'autobus qui les attire tant.

Intégrer les enfants à la maternelle à 4 ans, ça n'a pas de sens pour moi, François.

Les écoles roulent déjà au maximum de leur capacité. Dans des locaux parfois abîmés ou pas encore terminés, dans des écoles où les murs s'effritent et dont la peinture n'est pas encore sèche. Tu veux que les élèves se rassemblent sous un arbre quand le temps le permet pour qu'on leur enseigne les matières?

Les étudiants en enseignement désertent de plus en plus les bancs de l'université, le mot se passant que les professeurs remettent en question leur vocation de plus en plus tôt dans leur carrière. Tu veux que la profession soit associée à un milieu où il est difficile de s'épanouir?

Dans les écoles, les spécialistes croulent déjà sous les dossiers d'enfants aux prises avec des besoins particuliers. Ils jonglent avec des cas lourds, des cas qui nécessitent bien plus qu'un simple plan bien rédigé rangé dans un cartable de couleur. Tu veux que les congés de maladie se multiplient et que nos hôpitaux, aussi pleins à craquer, continuent de s'engorger?

Tu veux que les éducatrices se sentent encore plus dévalorisées qu'elles ne le sont au moment où j'écris ces lignes? Déjà que ton gouvernement ne nous place pas dans sa liste de priorités côté subventions salariales, si tu dois nous enlever notre fierté d'être plus que de simples techniciennes de garde, ce n'est rien pour aider notre cause. Qui aura le goût de venir travailler à nos côtés dans les prochaines années?

Je pense que tu ne réalises pas, François, tout ce que ça implique.

J'espère juste que tu es conscient de ce que tu fais. Parce que moi, et probablement une grande partie des personnes impliquées, on n'est pas ben chaudes à l'idée.

J'ai lu qu'au cours de ta campagne électorale, tu avais affirmé que «tu démissionnerais si tu n'étais pas en mesure de mettre des maternelles à 4 ans, partout au Québec».

Tu n'es pas obligé de tenir ta parole sur celle-là.

On a l'habitude des politiciens qui ne tiennent pas leurs promesses.

Publié à l'origine sur le blogue Folie Urbaine

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