POLITIQUE
13/02/2019 08:10 EST | Actualisé 13/02/2019 16:15 EST

«Je regrette le jour où j’ai ouvert "Mon projet Québec"»

Des humains derrière les 18 000 dossiers racontent leurs sacrifices afin de venir s'établir au Québec.

QUÉBEC - Louyame Ayoub n'a pas fermé l'oeil de la nuit, le 7 février, après avoir reçu le courriel du ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI) l'informant que sa demande de Certificat de sélection du Québec (CSQ) pour travailleurs qualifiés était suspendue.

Depuis, la mère de deux enfants ne dort et ne mange presque plus. Sa vie est entre parenthèses en Algérie depuis qu'elle a décidé de tenter sa chance au Québec.

Depuis 2016 - année où elle a déposé sa demande -, la femme de 36 ans a renoncé à acheter un appartement et une voiture pour sauver de l'argent afin de venir au Québec. Qui plus est, elle a annulé son doctorat après deux ans de travail, puisqu'il ne serait pas reconnu dans la province.

«Je regrette le jour où j'ai ouvert "Mon projet Québec"», dit-elle, découragée.

Courtoisie
Une capture d'écran du courriel envoyé à tous les candidats qui pourraient perdre leur dossier une fois le projet de loi 9 adopté.

Mme Ayoub fait partie des milliers de personnes qui pourraient voir leur demande transmise dans le portail «Mon projet Québec» s'envoler en fumée si la réforme en immigration du gouvernement Legault est adoptée telle quelle dans les prochaines semaines.

Il encourage tous les autres à remplir une déclaration d'intérêts dans un nouveau portail pour les demandes d'immigration en ligne, «Arrima», en place depuis août 2018.

Devant la panique généralisée, le ministre de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette, a indiqué que son ministère allait contacter tous les candidats qui ont déposé un dossier afin de les informer des programmes disponibles et des voies à suivre selon leur cas.

Ceux qui sont déjà en sol québécois, qui occupent déjà un emploi et qui parlent français pourraient s'inscrire au «Programme d'expérience québécoise» (PEQ) et obtenir leur CSQ en 20 jours ouvrables.

Mais la réalité n'est pas aussi simple pour tous, selon une dizaine de témoignages récoltés par le HuffPost Québec.

Giuliano Bruno vit à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud de Montréal, depuis bientôt quatre ans. Après une coûteuse formation pour devenir pilote d'hélicoptère, licence en main, il a soumis sa demande de CSQ en novembre 2017 dans le but d'obtenir sa résidence permanente.

Courtoisie/Giuliano Bruno
Giuliano Bruno, 38 ans, réside au Québec depuis septembre 2015. Un problème technique a fait en sorte qu'il ne peut pas appliquer au Programme de l'expérience québécoise.

Son permis de travail arrivait à échéance en décembre 2018. M. Bruno dit avoir contacté le MIDI, plusieurs mois avant, qui lui a assuré qu'il aurait ses papiers à temps. Mais ils ne sont jamais arrivés et son employeur n'a pas pu renouveler son contrat en 2019.

«Il est vrai que le PEQ existe. Je pourrais en faire partie, mais là encore, des bâtons se placent entre mes roues à cause d'un critère. Non seulement il faut parler français, avoir travaillé 12 mois au Québec, être sur le territoire, mais au moment de la demande, il faut avoir un emploi!»

«Moi, je l'ai perdu parce que mon dossier de CSQ n'a pas été traité à temps», déplore le Suisse d'origine italienne de 38 ans, qui est toujours au Québec grâce à un statut de visiteurs de six mois. Il redoute déjà les cinq prochains mois «si rien ne débloque».

Des démarches complexes et coûteuses

Y. Lu, un étudiant d'origine chinoise de 30 ans, est venu au Québec pour faire son doctorat en génie biomédical après des études en France. Après avoir déposé sa demande de CSQ en novembre 2017, il a rencontré son conjoint avec qui il a déjà des plans pour fonder une famille.

«Tout à coup, nos plans s'effondrent à la suite du courriel du ministère de l'Immigration disant que ma demande est suspendue et va être éliminée prochainement.»

Courtoisie/Y.Lu
Y. Lu n'a pas voulu dévoiler son nom complet ni montrer son visage dans cet article. Mais il a voulu raconter son histoire d'amour avec le Québec.

À son avis, le ministre Jolin-Barrette «ne semble pas comprendre la complexité des démarches» et les frais associés à une demande d'immigration, surtout pour ceux qui vivent déjà en territoire québécois.

Y. Lu doit se procurer des documents dans plusieurs établissements en Chine et en France. Il doit les faire certifier par les autorités concernées et les faire traduire par un traducteur agréé. «Ça m'a pris des mois pour collecter tous ces documents et maintenant, le gouvernement a simplement décidé de les jeter dans la poubelle», critique-t-il.

Tous ces efforts ne se font pas à coût nul, non plus: l'examen de français requis coûte quelque 400 dollars. C'est sans compter la certification et la traduction de documents officiels, les frais de notaire, les envois postaux, les cours de français ou d'anglais...

On a dû mettre notre vie sur pause.Tafoughalt Abdelouhab, candidat originaire d'Algérie

Plusieurs candidats interviewés par le HuffPost estiment avoir englouti 2000$ ou 3000$ dans le processus.

Se serrer la ceinture, Tafoughalt Abdelouhab connaît. Son épouse, ses deux fillettes et lui ont dû vivre avec 50% de son salaire pendant trois ans afin de préparer leur dossier et se préparer un coussin pour vivre une vie au Québec.

Pas de vacances, pas de congés, pas de sorties, pas de restaurant. «On a dû mettre notre vie sur pause, confie M. Abdelouhab en entrevue. Tout ce qu'on a fait, c'est attendre. Et amasser un maximum d'argent.»

Il estime avoir dépensé 2500$, soit environ 225 000 dinars algériens pour sa demande en ligne seulement. C'est l'équivalent de six mois de salaire en Algérie.

Le ton monte à Québec

Tant le Parti libéral du Québec que Québec solidaire réclament que le gouvernement Legault revienne sur sa décision d'annuler les 18 000 dossiers restants dans l'ancien système.

Les partis d'opposition souhaitent que la somme de 19 millions de dollars - qui servira à dédommager les candidats à coups de 1000$ en moyenne - serve à engager des ressources qui traiteront les dossiers des candidats en attente.

La Presse canadienne
De vifs échanges ont eu lieu entre la libérale Dominique Anglade et le ministre Simon Jolin-Barrette sur la question de l'immigration, le mardi 12 février.

«Il n'y a rien aujourd'hui qui empêche le ministre de procéder de cette manière-là: utiliser l'ancien système et également encourager les gens à appliquer dans le nouveau système (Arrima)», a fait valoir Dominique Anglade, porte-parole libérale en matière d'économie et d'immigration.

Mme Anglade trouve également qu'il est «très cynique» d'abandonner ces milliers de dossiers alors que le gouvernement veut réduire le seuil d'immigration en 2019.

Le ministre Jolin-Barrette, de son côté, a accusé les libéraux de mener une «campagne de peur» et les blâme pour avoir laissé traîner ces dossiers pendant plusieurs années. «Ça, ce n'est pas respectueux», s'est-il défendu mardi.

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Ces jeux politiques n'intéressent guère ceux qui se retrouvent au beau milieu de cette tempête de confusion.

«À mon avis, ce n'est pas le moment de chercher des coupables. C'est le moment de trouver des solutions», fait valoir Guillermo José Paredes, un informaticien qui a la double-nationalité colombienne et argentine.

Un processus à recommencer

M. Paredes, qui vit déjà à Québec, a du mal à se trouver un nouvel emploi même s'il se considère comme de la main-d'oeuvre qualifiée en demande.

Mais il ne baisse pas les bras. Il a déjà rempli son formulaire de déclaration d'intérêt en ligne sur le nouveau portail, Arrima, et espère avoir des nouvelles avant l'expiration de son permis de travail dans un an.

Courtoisie/Guillermo Paredes
Guillermo Paredes (à droite, en bleu) est entré au Québec grâce à un permis de travail de trois ans. Il veut rester ici comme informaticien.

D'autres candidats qui pourraient voir leur dossier rejeté dans l'ancien système refusent tout simplement de s'engager dans un nouveau processus, de peur d'être déçus une fois de plus.

«Mes tests de langue sont expirés et je ne peux pas les refaire pour des raisons financières, explique Mme Ayoub. J'ai peur de revivre ce cauchemar.»

Malgré son amour pour le Québec, Y. Lu songe pour sa part à déménager dans une autre province à l'instar de plusieurs de ses amis. Il dit se sentir «complètement impuissant» face à cette «solution plutôt paresseuse et brutale» de la Coalition avenir Québec.

«D'après moi, si le gouvernement veut attirer les talents à venir aux Québec, leurs politiques ne sont vraiment pas une bonne solution. Mais si le gouvernement veut faire peur aux gens qui ont envie de s'installer au Québec et les pousser à vivre ailleurs, ce qu'ils sont en train de faire réussit très bien.»

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