POLITIQUE
20/12/2018 07:10 EST | Actualisé 20/12/2018 09:22 EST

Le Parti libéral du Québec commence sa lente reconstruction à l’abri des regards

Des candidats de la dernière élection se prononcent sur les raisons de leur défaite historique.

La Presse canadienne
L'ancien premier ministre Philippe Couillard entouré de ses candidats de la région de Saguenay, dans le dernier droit de la campagne.

Encore sonnés par une défaite historique, les libéraux tentent de comprendre ce qui les a menés en quatrième place auprès de l'électorat francophone et pourquoi leurs militants ont préféré rester à la maison au lieu d'aller voter le 1er octobre.

Le président du parti, Antoine Atallah, a entamé une tournée du Québec - qui devrait se terminer en janvier - afin de rencontrer tous les candidats de la dernière campagne ainsi que leurs équipes. Un sondage est aussi disponible en ligne afin de récolter des commentaires des sympathisants et de la population en général.

Si les candidats de la dernière campagne électorale qui se sont confiés au HuffPost Québec, à micro ouvert ou fermé, conviennent tous que l'usure du pouvoir était inévitable, plusieurs conviennent que des erreurs avant et pendant la campagne leur ont nui. Tour d'horizon.

Une difficile précampagne

Des mois avant la première élection à date fixe, les libéraux savaient qu'ils allaient devoir remonter une pente difficile.

Alors que les troupes caquistes de François Legault étaient disciplinées et que leurs candidatures étaient coordonnées, l'équipe du premier ministre Philippe Couillard devait composer avec des démissions au compte-gouttes.

Ces départs parfois inattendus ont miné la crédibilité du parti, déplore une source libérale, qui a senti que cette situation était due à un manque de loyauté du caucus et un manque d'organisation du cabinet du premier ministre.

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L'ex-ministre Robert Poëti a causé la surprise en annonçant son départ de la vie politique, le 30 mai dernier.

De l'extérieur, le Parti libéral semblait être un «lame duck» (canard boiteux) qui n'arrivait pas à retenir son monde ni à recruter des candidatures de taille, selon cette même source.

Cette personne ne rejette cependant pas le blâme sur le président de campagne, l'homme d'affaires Alexandre Taillefer, qui «a essayé, mais est arrivé trop tard».

«Je ne crois pas qu'il ait nui à la campagne, mais est-ce qu'il a eu une valeur ajoutée? Je ne crois pas non plus, ajoute Mohammed Barhone, ex-candidat dans Taillon. Maintenant, c'est du passé. Est-ce qu'on va revivre cette expérience-là? J'en doute, honnêtement.»

M. Taillefer n'a pas souhaité faire de commentaires au sujet de la campagne électorale qu'il dirigeait. Quant à la course à la direction, il se donne du temps pour y réfléchir et affirme qu'il y aura «beaucoup de travail d'ici là».

Trop d'engagements, trop tard

La campagne du Parti libéral du Québec se déclinait en différents thèmes. Les engagements à propos de chaque thème étaient donc annoncés au fur et à mesure, mais certains - comme sur l'environnement, par exemple - sont arrivés trop tard dans la campagne.

Lors d'une récente entrevue avec le HuffPost, Marwah Rizqy, députée dans Saint-Laurent, disait que l'environnement était arrivé «beaucoup trop tard» dans le calendrier. Le PLQ avait annoncé une série de mesures dans ce domaine à dix jours du scrutin.

Pourtant, le parti avait auparavant proposé la gratuité du transport en commun pour les étudiants et les aînés, par exemple. «Les gens n'ont peut-être pas senti qu'on a été capables d'en parler suffisamment», avance Mme Rizqy.

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Naömie Goyette, ex-candidate dans Prévost, dit que la véritable «surprise» dans sa circonscription était la montée de Québec solidaire auprès des jeunes, surtout. «Selon ce que j'ai entendu sur le terrain, ils ne votaient pas QS; ils votaient 'environnement'. Point.»

Le fait de ne pas avoir une plateforme complète dès le début de la campagne a nui à certains candidats locaux. Il était difficile de débattre sur des sujets donnés alors que les promesses du parti n'étaient pas encore disponibles, a souligné Mme Goyette.

De façon générale, les engagements des libéraux ont été noyés dans une mer de promesses et les électeurs n'en étaient que plus mêlés, ont fait valoir plusieurs ex-candidats.

«Je pense qu'il y en avait beaucoup, un peu comme une longue liste d'épicerie pour essayer de plaire à beaucoup de gens. Peut-être qu'on aurait dû se concentrer, comme les autres partis, sur deux, trois engagements et de les marteler tout au long de la campagne», avance Mme Goyette.

Un flou dans le débat identitaire

Un candidat défait, qui a requis l'anonymat pour pouvoir s'exprimer plus librement, a confié qu'il était déçu de voir que le gouvernement Couillard n'avait pas mis le «couvercle sur la marmite» du dossier identitaire avec le consensus Bouchard-Taylor, après la tragédie dans la mosquée de Québec.

Les libéraux ont plutôt déposé une loi sur la neutralité religieuse, qui oblige la prestation et la réception de services publics à visage découvert. Le gouvernement Couillard a toujours martelé que c'était le plus loin où ils pouvaient aller sur le plan juridique. Or, une majeure partie de la loi a été suspendue par la Cour supérieure et n'est donc pas appliquée.

Selon Abdulkadir Abkey, ex-candidat dans Lévis, il est temps de lâcher les «questions philosophiques» et revenir au «gros bon sens» dans les dossiers de l'immigration et de l'identité.

Il y a du monde, même si on est en 2018, qui se pose des questions.Abdulkadir Abkey

«Le sentiment dans les régions n'est pas le même qu'à Montréal. Il faut être à l'écoute, dit-il. C'est normal, quand on parle de laïcité ou de signes religieux, les régions ont certaines préoccupations, ce qui est légitime à mon avis.»

«Maintenant, la manière de l'aborder, ce n'est pas de dire que c'est ridicule, qu'on est en 2018. Il y a du monde, même si on est en 2018, qui se pose des questions», ajoute M. Abkey.

Mais il n'est pas question de jouer dans le même film que la Coalition avenir Québec, au risque de perdre des appuis sur l'île de Montréal, a souligné notre source.

Certains candidats ont salué par exemple la suggestion d'Antoine Dionne Charest de déposer une loi sur l'interculturalisme, qui viendrait clarifier la position du Parti libéral du Québec une fois pour toutes à son avis. La seule crainte est de savoir si cette proposition sera comprise par «Monsieur, Madame Tout le monde».

Les «15 années libérales»

Il va sans dire que le message des «15 années libérales» a collé à la peau du gouvernement Couillard, même s'il n'en était qu'à son premier mandat.

«Ce qu'on a vécu sur le terrain, c'est qu'effectivement on ne votait pas pour la CAQ, on votait plus contre le '15 ans libéral'. C'est vraiment le changement qui a été le mot d'ordre dans cette campagne-là», relate Naömie Goyette, ex-candidate dans Prévost.

L'ironie du sort, c'est que la députée caquiste élue dans Prévost, Marguerite Blais, a été élue sous la bannière libérale sous les gouvernements Charest et Couillard avant de quitter la politique en 2015.

Même si sa circonscription dans les Laurentides n'a «jamais été rouge», Mme Goyette soutient que les électeurs pouvaient en venir aux attaques verbales, voire physiques en raison de son affiliation politique.

«Des fois, la réalité sur le terrain, c'est excessivement difficile. Moi, à Saint-Jérôme, je me suis déjà fait quasiment cracher dessus juste parce que je suis libérale. Sais-tu le nombre d'insultes que j'ai eues à cause de mon parti quand les gens ne me connaissent même pas? C'est dur.»

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L'ex-candidate Naömie Goyette dit avoir vécu de l'abus verbal et physique en raison de son allégeance libérale.

«Les gens nous parlaient encore de corruption», ajoute pour sa part un candidat défait qui a accepté de témoigner sous le couvert de l'anonymat. «Cette défaite, c'est celle qu'on aurait dû avoir en 2012.»

Il blâme aussi les mesures d'austérité, qui ont mené à une «accumulation» de frustrations au sein de la population. L'entente avec les médecins spécialistes à quelques mois de l'élection n'a pas aidé non plus, à son avis, même si elle n'est «pas si mauvaise».

«Nous, on faisait ce qu'on pensait qui était bon sans se soucier des perceptions», dit-il. «Il faut se mettre dans la tête du Québécois moyen qui lit les titres de journaux, qui voit les caricatures...»

«On s'est laissés définir» comme les champions de l'austérité, déplore une source au sein du parti, qui souligne qu'aujourd'hui, les caquistes «ne nous félicitent pas pour les quatre milliards de dollars» de surplus.

«On a fait le sale boulot», renchérit le candidat défait en entrevue.

L'épicerie à 75$, le «clou dans le cercueil»

Lors de la campagne électorale, alors que le chef caquiste François Legault bafouillait sur l'immigration, le chef libéral Philippe Couillard s'est mis les pieds dans les plats en affirmant qu'il est possible de nourrir une famille de deux parents et deux adolescents avec 75$ par semaine.

«Moi, j'ai dit à ma gang: on a perdu l'élection», affirme notre source, qui ajoute que les candidats n'allaient plus distribuer des tracts devant les épiceries.

Le candidat défait dit pour sa part que cet élément a été le «clou dans le cercueil» de la campagne libérale et a «rappelé au monde à quel point (Philippe Couillard) était déconnecté».

«En plus, il s'en va donner des recettes!» s'est-il exclamé, en référence aux suggestions de M. Couillard pour respecter ledit budget de 75$ lors d'une subséquente entrevue accordée au micro de Paul Arcand.

Un autre candidat défait a fait remarquer que l'histoire du 75$ n'a que «cristallisé» la victoire de la CAQ.

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Si elle convient que la déclaration de M. Couillard était «malhabile», Naömie Goyette croit que cet élément n'a pas été décisif. «En entrant en campagne électorale, les dés étaient presque joués. Je pense qu'il aurait fallu un petit miracle pour remonter la pente.»

«Il faut arrêter de trouver des excuses, il faut arrêter de se dire 'ah, mais peut-être que, peut-être que' et je pense qu'il faut se regarder. Moi, ça m'encourage en tant que jeune parce que je vois une super belle opportunité de participer à la reconstruction du parti à notre image», dit-elle.

L'ex-ministre Véronyque Tremblay, qui a été défaite dans Chauveau, pense que le parti n'a pas à rougir de sa performance. «Quand on regarde notre bilan, ce qu'on a fait, beaucoup de bonnes choses au niveau des finances publiques et je suis loin d'être gênée de ce qu'on a fait.»

De façon générale, les candidats interviewés pour cet article reconnaissent que le parti a entrepris une démarche sérieuse et retourne les pierres pour déterminer les causes de la défaite.

Il restera à voir si cette introspection encouragera les militants à choisir un chef assez rapidement ou s'ils prendront le temps de mener à bien la reconstruction du parti avant de fourbir leurs armes pour 2022.

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