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21/11/2018 10:56 EST | Actualisé 21/11/2018 10:57 EST

Barrages de la Romaine: vue de l'intérieur de l'un des plus gros chantiers au Canada

Camions-bennes de 50 tonnes, foreuses et 800 travailleurs, sans parler des loups et des ours qui pointent régulièrement leurs nez.

Dans la nuit glacée, le grondement des engins lourds se mêle à celui de la roche arrachée à la forêt boréale. Au nord du golfe du Saint-Laurent, le Québec achève quatre grands barrages controversés, symboles de son ambition d'inonder le nord-est américain d'électricité "propre".

Après plus de 300 km débridés à travers le nord-est sauvage de la Belle Province, la rivière Romaine s'apprête à être définitivement domptée, par 51° de latitude Nord, sur des terres autochtones où une armée de 800 travailleurs construit la quatrième et dernière centrale électrique de ce chantier pharaonique, entamé en 2009.

Camions-bennes de 50 tonnes, foreuses et tractopelles géants: une constellation de gyrophares s'active dans la nuit.

Les équipes sont dispersées sur deux fronts. D'un côté, il faut finir d'excaver tout un pan de montagne pour dégager l'emplacement de la centrale où sera produite l'électricité. De l'autre, il faut monter la digue qui, sur 500 m de long et 90 de haut, doit créer la pression d'eau adéquate pour faire fonctionner les turbines.

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Au moment où le réchauffement climatique s'accélère, le nouveau gouvernement du Québec veut miser sur cet or bleu pour devenir le fournisseur d'énergie "propre" des provinces canadiennes et États américains voisins. La province francophone est déjà en situation de surplus énergétiques avant même la fin de la construction des quatre barrages de la Romaine.

Dangers sur le chantier

Le chantier de la Romaine-4 s'étend sur plusieurs kilomètres: il y a la cimenterie, l'infirmerie, le bureau des ingénieurs, la carrière, l'arsenal.

"C'est un chantier majeur, il y a beaucoup d'intervenants différents, beaucoup d'activités simultanées, donc beaucoup de dangers à gérer au quotidien", résume Christian Guimond, responsable de la construction du barrage. Sans parler des loups et des ours qui pointent régulièrement leurs nez.

Quatre ouvriers y ont déjà perdu la vie, ce qui a poussé Hydro-Québec à suspendre les travaux en 2017 pour revoir l'ensemble des pratiques. Désormais, "les entrepreneurs sont très sensibilisés aux dangers auxquels ils font face", se félicite M. Guimond.

"On a dû dériver la rivière avec un tunnel de plus d'un kilomètre, ensuite on a construit un pré-batardeau (une digue, NDLR) pour nous permettre d'assécher le lit de la rivière, et maintenant on est en train de construire le barrage", résume-t-il en inspectant le site du haut de la montagne.

La digue, encore naissante, doit être achevée en décembre 2019.

Avec un budget de plus de 6,5 milliards de dollars, c'est l'un des plus gros chantiers du Canada en cours.

Bénédiction

Pour la région de la Côte-Nord, l'une des plus isolées du Québec, il s'agit d'une bénédiction.

Ce chantier a notamment donné du travail aux communautés autochtones locales, même si plusieurs Autochtones voyaient d'un mauvais oeil le détournement de cette rivière traversant leur territoire traditionnel de chasse.

"Au début je ne voulais pas venir. (...) Quand j'ai vu ma première paie, j'ai changé d'avis", reconnaît Gilbert Pietacho, contremaître et membre de la nation des Innus de Mingan dont le chef - son père - est un ardent opposant au projet.

"Ça me blesse, ça m'attriste un peu tout ce qui est fait à la nature", confie Patricia Bacon, une Innue de 24 ans venue travailler à la cantine du camp Mista afin de financer de futures études universitaires. "Mais les choses changent, on doit avoir l'électricité dans toutes les maisons maintenant...", philosophe la jeune femme.

LARS HAGBERG/AFP/Getty Images
Gilbert Pietacho, contremaître sur le chantier de La Romaine et membre de la nation des Innus de Mingan.

Outre les Autochtones, les groupes écologistes sont farouchement opposés au projet. Greenpeace a dénoncé par exemple "l'obsession" du Québec pour les grands barrages, car selon cette ONG, "ce sont des moyens de produire de l'électricité qui restent très dommageables pour l'environnement".

Or bleu québécois

D'ici 2021, les quatre centrales réparties sur 150 km au fil de l'eau, sont censées avoir une puissance cumulée de 1550 mégawatts (MW), contre 1650 MW pour l'EPR de Flamanville, le dernier-né des réacteurs nucléaires français.

Depuis les années 1970, le Québec a opté pour l'hydroélectricité: les grands barrages du Nord fournissent 90% de l'électricité de la province canadienne francophone.

Élu début octobre, le nouveau premier ministre François Legault a promis d'en construire de nouveaux après La Romaine, afin d'exporter davantage d'hydroélectricité, ce qui serait selon lui "la plus grande contribution que le Québec pourrait faire pour (aider) notre planète".

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Venu visiter le chantier de La Romaine, Pierre-Olivier Pineau, spécialiste de l'énergie à HEC Montréal, doute de la pertinence pour le Québec de lancer de nouveaux barrages, tant la province croule déjà sous les surplus énergétiques.

"Cela dit, dans le nord-est américain il y a un très grand désir de décarbonner la production d'électricité, dans la Nouvelle-Angleterre ou encore l'État de New York. Il y a donc une vraie opportunité pour le Québec, et La Romaine pourrait fournir cette énergie renouvelable", convient-il.

Reste à trouver les autorisations et les financements pour construire des lignes à haute tension jusqu'aux Etats-Unis. Déjà, le premier ministre canadien Justin Trudeau a proposé à François Legault l'aide du gouvernement fédéral.

Car tant que les lignes électriques des deux pays ne seront pas reliées, l'or bleu québécois restera un trésor inaccessible.