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24/11/2018 09:00 EST | Actualisé 10/01/2019 09:33 EST

Virée nordique: comment trouver l'amour au Nunavik?

Trouver l'amour est déjà un défi dans les grands centres. Mais dans le Grand Nord québécois, la quête peut prendre des allures de mission impossible.

Danny Braun/Radio-Canada

On a beau être encore au Québec, c'est une vie bien différente qu'on découvre, au nord du 55e parallèle. Si les Inuits sont nombreux à avoir le mal du pays lorsqu'ils quittent leur village, les chances sont fortes que les Qallunaats – non-Inuits - se sentent tout aussi dépaysés en atterrissant dans une des 14 communautés du Nunavik.

Représentant 10 % des habitants du territoire, rares sont les allochtones qui s'y établissent à long terme. Mais chaque année, quelques centaines décident d'y monter, surtout pour y travailler, pour quelques années. Ils y découvrent alors une culture et une langue uniques et différentes, mais aussi plusieurs aspects de la vie quotidienne simples en apparence qui y prennent une tout autre dimension.

Deuxième virée nordique d'une série de quatre.

L'amour. Le trouver est déjà un défi pour plusieurs dans des grands centres comme Montréal, alors que cohabitent 1,7 million d'âmes. Cette quête peut-elle prendre des allures de mission impossible dans un petit village du Nunavik, isolé du reste du monde, où cohabite une poignée de personne?

«Logan, viens mettre ton habit de neige mon coco!» Le petit garçon traverse la cuisine en poussant son camion de pompier. Son ami Léo le suit en rigolant. Ça sent le café et brunch du dimanche qui s'étire, dans la petite maison en rangée. Marie-Hélène Caron attrape Logan au passage et l'assoie sur ses genoux. Juste devant son ventre qui commence à s'arrondir.

«La vie est drôlement faite parfois, dit la jeune femme de Rivière-du-Loup en enfilant une tuque au petit bonhomme de trois ans. C'est sûr que je ne m'étais jamais imaginée fonder une famille à Kuujuaq!»

Catherine Girouard
Marie-Hélène Caron et Logan

La trentenaire y a posé ses valises il y a cinq ans. Pour travailler. Pour découvrir une nouvelle culture. Par soif d'aventure. Pour perfectionner son anglais, aussi. «Mais je ne suis pas venue au Nord pour rencontrer l'homme de ma vie!», dit-elle en éclatant d'un rire franc et contagieux.

Pourtant.

«Marie-Hélène et moi, on a étudié en même temps en communications à l'Université de Sherbrooke, mais on ne s'est jamais croisé là-bas, s'amuse à raconter Jean-Philippe Dubois entre deux gorgées de café. On s'est finalement rencontré à l'aréna de Kuujjuaq, au hockey-balle un lundi soir.»

Trois ans plus tard, Marie-Hélène est enceinte de 19 semaines, et le couple est la famille d'accueil depuis 21 mois de Logan, Inuit de Kuujjuaq.

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Comme une aiguille dans un banc de neige?

Bien qu'il soit le village le plus populeux du Nunavik, Kuujuaq ne compte que 3000 habitants. Un coup de chance, d'avoir trouvé l'amour dans une si petite communauté?

Peut-être pas tant que ça, croit Marie-Hélène. «Au fond, ici, c'est comme un réseau en soi de gens qui aiment le plein air, souligne-t-elle. Tu as peut-être plus de chances de rencontrer plus facilement des gens avec qui tu as des affinités. » Les allochtones sont plus nombreux à Kuujjuaq qu'ailleurs, le village hébergeant presque tous les sièges sociaux du Grand Nord québécois.

«Le style de vie ici accélère aussi les rencontres et les relations, croit la maman de Léo, qui enfile l'habit de neige de son garçon à côté de Marie-Hélène. Vu qu'il y a peu de monde et peu de lieux publics ou d'occasion d'évasion, les gens se voient beaucoup plus souvent, sont toujours ensemble. Tu te connais plus vite et tu sais plus vite si ça marche ou non! »

Catherine Girouard
Marie-Hélène Caron et Jean-Philippe Dubois

Tout le monde sort jouer dehors malgré le froid intense. Marie-Hélène court en tirant Logan derrière elle dans un traîneau. Le petit rit de bon cœur. «Jamais j'aurais pensé avoir la responsabilité d'un enfant qui n'est pas biologiquement le mien, mais c'est probablement la plus belle expérience qu'on a vécu et qu'on va vivre de toute notre vie, raconte Marie-Hélène en regardant le petit bonhomme. C'est possible de trouver l'amour ici. Faut accepter que la vie n'est pas toujours comme on s'était imaginer. C'est un peu philosophique ce que je dis là, mais au final, je pense que s'est vrai.»

N'empêche que le nombre de rencontres possibles reste limité. «Moi je viens du petit village Disraeli, dans le coin de Thetford mines, explique Jean-Philippe. Si je voulais sortir le soir, je pouvais aller dans un autre village autour, où même à Québec. Mais ici, il n'y a pas de route entre les communautés, le bassin est assez restreint!»

Trop, selon plusieurs célibataires rencontrés. «Les histoires d'amour comme celle de Jean-Philippe et Marie-Hélène, il y en a quelques-unes ici, mais elles sont l'exception», affirme Étienne, un Montréalais vivant à Kuujjuaq depuis cinq ans. Le trentenaire avoue n'entretenir aucun espoir de rencontrer l'amour dans le Nord. Comme plusieurs autres, d'ailleurs, qui soupirent en guise de réponse à mes questions.

Que peut-on faire alors, pour se donner des chances de rencontrer? «Ne pas aller vivre à Aupaluk!», rigole Jean-Philippe Dubois. Aupaluk, c'est la petite communauté du Nunavik, situé à 150 km au nord de Kuujjuaq. Quelque 175 personnes y cohabitent, tout au plus.

«Plus sérieusement, les rencontres ici se font surtout durant des soupers d'amis», ajoute Jean-Philippe. Ce qui serait aussi le cas de façon plus générale, selon plusieurs études réalisées un peu partout à travers le monde.

Et le web, dans le Nord?

«Kiminie87. Femme, 30 ans. Kuujjuaq. Récemment bachelière en travail social, je travaille présentement dans le Nord-du-Québec. C'est un nouveau départ pour moi après tout le travail effectué pour terminer mes études. Je suis une fille tout de même timide et discrète.»

On trouve quelques exemples d'annonces du genre en voguant d'un site de rencontre à l'autre, mais bien peu. «Pour les gens qui viennent du Nord, les sites de rencontre ne sont vraiment pas populaires», affirme Bobby Tooktoo, un Nunavimiuq dans la vingtaine. Si Facebook est largement utilisé, Tinder et compagnie ne semblent pas encore avoir trouvé beaucoup d'adeptes.

«Le Nord, c'est relax», dit pour sa part Yannick Jacques, rencontré un soir au bar de l'hôtel Kuujjuaq Inn. Cuisinier de métier, le quarantenaire a adopté Kuujjuaq depuis six ans. «Tu viens ici pour travailler et pour le trip du Nord, raconte-t-il. Moi je ne sors pas de chez nous pour rencontrer, je ne cours pas après, je veux juste avoir du plaisir et du bon temps avec mes amis.»

«Mais ici, c'est un bon endroit pour rencontrer», renchérit Tommy, le barman, en déposant deux bières devant nous au comptoir du bar. Sauf pour étudier un an à Montréal, l'Inuit de 25 ans a toujours vécu à Kuujjuaq. Le barman connaît tout le monde, et tout le monde connaît Tommy. «On est chanceux à Kuujjuaq, on a quelques bars et restos», continue-t-il. On y trouve trois bars, un restaurant et deux ou trois casse-croûte. Une offre qui est de l'ordre de l'abondance, pour un village du Nunavik. On peut compter sur les doigts d'une main les autres bars et restaurants qu'on trouve au total dans les 13 autres villages du territoire grand comme l'Espagne.

Catherine Girouard
Yannick et Tommy au Kuujjuaq Inn

«Dans les autres villages, tu rencontres en te promenant dans la rue, explique Tommy en servant un autre client. C'est plus petit, il n'y a que deux ou trois rues, parfois. Les gens se rencontrent aussi beaucoup à la Coop, l'épicerie du village.»

Tommy sourit chaleureusement à de nouveaux venus.Comme on l'entend à droite et à gauche : Kuujjuaq has the cleanest windows of Nunavik. Difficile d'avoir une vie privée quand tout le monde connaît tout le monde, et que les jeunes inuits ont tous fréquenté la même école, ont été témoins de leurs bons et moins bons coups, de leurs histoires d'amour précédentes... «Pas toujours facile, non plus, de trouver l'amour dans ce contexte», diront Tommy et plusieurs autres jeunes inuits.

Catherine Girouard
Un autre bar de Kuujjuaq: le Nuna Golf

Et les couples mixtes?

S'ils sont plus fréquents qu'avant, la plupart des couples sont encore non mixtes. «On en voit de plus en plus, mais on sait qu'il y a encore au moins 50% des gens qui jugent ça et qui ne sont pas d'accord», se désole Tommy.

Jusque dans les années 1950, les Inuits vivaient de façon traditionnelle et nomade, au Nunavik. Mais le choc fut brutal avec l'arrivée des Blancs sur le territoire, le développement hydroélectrique, l'exploitation minière, la chasse commerciale, la construction d'écoles et de maisons, l'implantation d'un mode de vie occidental, ainsi que des épisodes controversés comme le dog killing, pendant lequel des milliers de chiens de traîneau ont été abattus par la police provinciale. Encore aujourd'hui, les cicatrices de cette «déculturalisation» sont bien apparentes, dont cette distance et méfiance envers l'allochtone.

«Les jeunes mélangés, qui ont un parent autochtone et un parent blanc, se font souvent écœurer et rejeter, autant par les adultes que les enfants, affirme Tommy. C'est un gros problème dans les écoles.»

Des couples mixtes se forment malgré tout, et certains survivent au temps. Comme le cuisinier d'un petit casse-croûte près de l'hôtel. Un Québécois dans la cinquantaine qui a épousé une Inuite, à ses côtés derrière les fourneaux de la petite roulotte blanche. « Kuujjuaq, c'est chez moi maintenant », dit-il en me servant un burger et des frites dignes d'une bonne vieille pataterie de quartier au sud de la province. J'y ai construit ma vie, j'y ai trouvé l'amour», dit-il.

«On est en 2018; va falloir que les gens se rendent compte que ça se peut et que c'est correct, aujourd'hui», conclut Tommy.

Pour en savoir plus, écoutez la série documentaire L'appel du Nord sur ICI Radio-Canada Première.