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16/10/2018 07:35 EDT | Actualisé 17/10/2018 13:01 EDT

Même si elle ne le porte pas, cette Québécoise musulmane veut qu'on laisse le voile tranquille

Si les Québécois ont peur de l'islam, c'est parce qu'ils ne le comprennent pas, estime Imane Najar.

Imane Najar est une Québécoise musulmane de 28 ans. Elle ne porte pas le voile, par choix. Photographe professionnelle, elle travaille présentement sur un projet contre l'islamophobie.
Courtoisie
Imane Najar est une Québécoise musulmane de 28 ans. Elle ne porte pas le voile, par choix. Photographe professionnelle, elle travaille présentement sur un projet contre l'islamophobie.

Une jeune femme musulmane née au Québec s'invite dans l'épineux débat sur les signes religieux ostentatoires dans les lieux publics, reprochant au peuple québécois son ignorance au sujet de l'islam.

Imane Najar, 28 ans, est née au Québec. Ses parents sont originaires de la Tunisie. Elle est persuadée que «c'est la peur de l'inconnu qui explique la méfiance des Québécois envers la religion musulmane».

«Il est faux de croire que toutes les femmes musulmanes sont soumises et qu'elles sont toutes obligées de porter le voile. Ma mère porte le voile, moi non, et ma fille de 6 ans le portera si elle le veut, car ça sera sa décision, pas la mienne ni celle de mon mari.»

Elle constate qu'un monde sépare la réalité des femmes musulmanes de la perception que les Québécois peuvent avoir d'elles. «Si j'étais sous l'emprise de mon mari, je ne pourrais pas vous accorder d'entrevue. Mon mari est formidable. Il est là pour me soutenir, m'aider avec les enfants et croire en mes rêves.»

Cette mère de famille refuse de voir une corrélation directe entre le port du voile et les rapports de domination qui peuvent exister dans un couple. «Il y a des Québécoises pures laines qui ne portent pas de voile et qui sont sous les griffes d'un homme violent. Et j'ai des amies musulmanes qui portent le voile et qui sont heureuses en couple et libres de leurs décisions.»

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Celle qui se dit activiste précise que non seulement ce ne sont pas toutes les femmes musulmanes qui portent forcément le voile, mais que celles qui en portent un n'arborent pas le même type de voile en fonction de leur culture et de leur degré de religiosité. Elle souligne que le voile peut avoir un sens différent d'une femme à l'autre et que l'islam est souvent vécu de façon différente d'une génération à l'autre ou d'un pays à l'autre.

«Il y en a qui le portent par appartenance à une religion. D'autres, par appartenance à une communauté. Certaines le portent par pure spiritualité, d'autres par pure esthétique.»

Au Québec, la majorité des femmes musulmanes voilées adopte le hijab qui couvre les cheveux, les oreilles et le cou sous plusieurs versions et différentes couleurs, mais gardant le visage visible.

Le niqab ne laisse quant à lui que les yeux visibles, tandis que la burqa est un vêtement plus contraignant qui couvre tout le corps, y compris le visage. Un grillage en tissu permet de voir.

FABRICE COFFRINI via Getty Images
Une femme musulmane portant le niqab.

Photographe professionnelle, Imane Najar croit que la critique du port du voile islamique porte sur la conception de la place de la femme dans la société et sur le risque de prosélytisme dans des milieux réputés neutres, comme les écoles, la fonction publique ou les lieux accueillant de multiples confessions.

Elle déplore que le débat interminable qui oppose deux concepts antinomiques aux yeux de certains comme le sont l'islam et la laïcité fasse l'impasse sur les vraies questions de fond.

«Moi je m'en balance que la femme qui s'occupe de mon enfant à la garderie porte ou non le voile», affirme-t-elle. «Le plus important c'est de savoir ce qu'elle peut apprendre à mon enfant pour son avenir. Ça, c'est important, car les enfants d'aujourd'hui sont les adultes de demain. J'ose espérer que le nouveau premier ministre du Québec, François Legault, comprendra toute l'importance de la signification de "vivre ensemble" et qu'il entendra mon message.»

Adil Charkaoui, «non merci»

Imane Najar, qui travaille présentement sur un projet contre l'islamophobie, comprend parfois la frustration des Québécois, surtout avec des déclarations incendiaires de musulmans «radicaux» comme Adil Charkaoui, un enseignant et imam canadien d'origine marocaine ayant émigré au pays en 1995.

Selon Mme Najar, M. Charkaoui est seul, avec les gens qui le suivent, à penser que l'islam est la religion qui envahira le Québec dans quelques années. Appelée à commenter certaines des positions controversées de l'imam évoquées dans le passé, elle s'est dissociée complètement de ses propos, notamment sur les femmes refusant de porter le voile.

Le HuffPost a contacté à quelques reprises via sa page Facebook et autres réseaux sociaux M. Charkaoui à commenter ses propos, mais les demandes d'entrevue sont demeurées sans réponse.

Je ne crie pas sur les toits que je lis le Coran. C'est personnel.

«Ce sont des extrémistes comme lui qui font mal à notre religion. Mon père est arrivé au Canada dans la première vague des immigrants musulmans il y a plus de 40 ans et il nous a toujours dit que la religion c'était individuel. Je pratique ma religion et ma voisine ne sait même pas que je suis musulmane. Je ne crie pas sur les toits que je lis le Coran. C'est personnel.»

Ce qui choque également celle qui obtient parfois des contrats avec des ambassadeurs comme ceux de la Tunisie, ce sont les stéréotypes. «Pourquoi associer le terrorisme aux musulmans?» lance-t-elle avec véhémence.

«Jamais les médias vont dire: "une Québécoise d'origine chrétienne a tué un homme". Non, on va juste dire: "une femme a tué un homme". Par contre, si cette femme est musulmane, le titre sera: "une femme musulmane tue un homme". C'est plus vendeur, plus excitant, sauf que pour nous c'est blessant. Il y a eu l'ère des personnes Noires avec l'esclavage, suivie des juifs avec Adolf Hitler et là en 2018, ce sont les musulmans qui doivent être blâmés pour tous les malheurs du monde entier.»

15% de femmes voilées

Le professeur en sciences des religions à la Faculté de théologie de l'Université Laval, Alain Bouchard, mentionne que 15% des femmes musulmanes portent le voile au Québec et qu'«elles le font par choix».

«Le problème, ce sont les radicaux qui associent le port du voile à des gestes de violence en nous diffusant des images de pays extrémistes. Ils tentent ainsi d'imposer leur religion aux autres. Ça peut-être dangereux, mais dans un pays démocratique comme le nôtre, on ne devrait pas avoir de difficulté à contrôler cette infime minorité de gens radicaux. Nous n'avons donc pas raison de craindre l'islam; une religion de paix et de respect», assure celui qui est aussi coordonnateur du Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse.

Imane Najar espère quant à elle que sa sortie publique sur ce débat qui anime actuellement et qui fera encore couler beaucoup d'encre dès la nomination du conseil des ministres du gouvernement de la CAQ, le 18 octobre, amènera ces femmes généralement silencieuses à davantage se faire entendre.

Voir aussi - Identité québécoise : vox pop