BIEN-ÊTRE
07/10/2018 11:57 EDT | Actualisé 09/10/2018 10:59 EDT

On m’a appelée la «salope» dès le secondaire, ce qui a eu des répercussions sur ma vie entière

Les amis à qui je parlais, à l’époque, de la rumeur sur mes compétences en fellation (je ne leur disais rien des actes de violence subis) me disaient que je devais le prendre comme un compliment.

xijian via Getty Images

Brett Kavanaugh, candidat à la Cour suprême, se présente dans l'annuaire de son école secondaire comme un «élève de Renate», une allusion à la conquête sexuelle supposée d'une jeune femme, Renate Schroeder, allusion que l'on retrouve sur les portraits d'autres garçons.

Ce genre de vantardise machiste, qu'il s'agisse d'événements réels ou non, peut donner à une jeune femme ce qu'on appelle poliment «une réputation». Ce que les adolescents comme Kavanaugh n'ont probablement pas pris en considération, c'est qu'en donnant à une jeune fille ce genre de réputation, ils ouvraient la porte au harcèlement, aux insultes et à une vie entière de traumatisme émotionnel.

Je le sais parce qu'on m'a fait une réputation de «salope». Demandez à mes camarades de classe au école secondaire, et je suis sûre qu'ils vous le diront. Ce que j'aurais aimé pouvoir leur dire à l'époque, et ce que j'aimerais leur dire maintenant, c'est à quel point cette étiquette a été dangereuse et néfaste.

Tout a commencé dès le premier jour de mon entrée en sixième année.

Le dernier jour de la colonie de vacances, dans le nord de l'État de New York, j'ai échangé mon premier vrai baiser avec le garçon pour qui j'avais eu le béguin tout l'été. Cela s'est passé dans un hamac, sous le porche de son chalet, au moment de nous dire au revoir. Je vous épargnerai les paroles des chansons mélancoliques que j'ai copiées dans mon journal intime quand je suis rentrée à Bethesda, dans le Maryland. Il était loin, dans le comté de Westchester (État de New York), et me manquait terriblement. Le jour de la rentrée à l'école secondaire, alors que je pensais toujours à cette romance impossible, j'ai raconté notre baiser magique à mes amies, à la cafétéria.

Je ne sais pas comment, la rumeur a commencé à circuler mais ce baiser des plus chastes est rapidement devenu une séance de tripotage. Comme j'étais apparemment la première à avoir embrassé quelqu'un, ou du moins à en avoir parlé, cela faisait de moi une fille «facile». Bien sûr, les rumeurs ne se sont pas arrêtées là. Je suis devenue la «salope». Et en cinquième, tout le monde «savait» que je faisais des pipes, ce qui était absolument faux.

Les garçons essayaient de me peloter ouvertement dans les couloirs de l'école. Je recevais des messages remplis de propositions d'actes sexuels dont je n'avais jamais entendu parler, et que j'avais encore moins pratiqués. Ma réputation est parvenue jusqu'aux oreilles des élèves. Un jour, alors que nous traînions devant le cinéma du coin, sur Wisconsin Avenue, des grands sont venus me draguer. J'ai finalement laissé un garçon de 17 ans m'entraîner dans le parc en haut de la rue. Il s'attendait à une fellation. Je voulais juste flirter. Il a obtenu ce qu'il voulait.

Pire, un copain de classe m'a demandé de le retrouver dans la cage d'escalier, à la troisième récré, pour me parler d'un problème avec son frère. Il a commencé à me peloter et quand je lui ai demandé d'arrêter, il m'a poussé par terre et a ouvert son pantalon. Je me suis enfuie pour retourner en classe, mais je n'ai rien entendu du cours. J'étais choquée par la rapidité avec laquelle un garçon, avec qui j'étais amie depuis des années, avait pu devenir physiquement violent. Comment avait-il pu penser qu'il avait un droit quelconque sur mon corps?

Quelques semaines plus tard, un autre garçon a collé une étiquette de prix sur mon chemisier à un bal de l'école. Eh oui, parce que j'étais «une pute». Des années après, je ressens encore la honte et la douleur que j'ai ressenti à ce moment-là. Je l'ai poussé dans une poubelle, parce qu'il le méritait, et parce que je ne savais pas comment lui dire que les rumeurs et les blagues qu'il colportait venaient de conduire un de ses potes à me fourrer son pénis au visage.

Le fait d'avoir été étiquetée comme «salope» à l'âge de 11 ans m'a conduite, pendant les sept années qui ont suivi, à repousser toutes les avances et éviter de justesse de me faire violer. Mais si ces comportements m'ont blessée, je ne les ai jamais jugés anormaux. Pour moi, c'était la façon dont se comportaient les garçons.

Et si j'étais persuadée qu'aucun adulte ne me prendrait au sérieux si je leur racontais ce qui se passait, c'est que l'excuse «on ne peut pas empêche les garçons d'être des garçons» infiltrait les esprits dans les écoles publiques où j'allais, les écoles privées huppées que ces garçons fréquentaient, et la culture américaine au sens large.

À l'école secondaire, les rumeurs étaient devenues complètement incontrôlables. En première, un camarade de classe m'avait soi-disant vu dans une vidéo porno en ligne (la seule ressemblance avec moi résidait dans la couleur de cheveux et la taille approximative des seins). J'ai entendu dire qu'après notre bal de fin d'année, j'avais eu des relations sexuelles avec six types différents, y compris mon cavalier. En fait, le cavalier en question était gay, et pendant que certains finissaient la soirée à se bourrer la gueule dans des fêtes, mes amis et moi jouions à des jeux de société chez ma copine Michelle.

En dernière année, la rumeur de mes supposées prouesses sexuelles s'était propagée de la Walt Whitman High à Landon, une école préparatoire privée pour garçons en haut de la rue (et une rivale de Georgetown). Un jour, un garçon de Landon m'a envoyé un message et nous nous sommes donné rendez-vous. La première et unique fois où nous nous sommes vus, il a garé sa jeep sur la bretelle de Wilson Lane et s'est penchée vers moi pour m'embrasser.

Quand je lui ai tout de suite fait savoir que je voulais seulement qu'on soit amis vu que j'avais déjà un petit copain, il m'a dit qu'il savait par les gars de mon école que j'étais une suceuse hors pair. Il m'a alors attrapée par la nuque et a poussé ma tête vers son entrejambe. Comme mes cris l'empêchaient de bander, il m'a violemment giflée. J'ai essayé de me libérer en donnant de grands coups de pied dans la portière et dans la vitre jusqu'à ce que je réussisse à me sauver au son de ses insultes que j'entendais encore pendant que je courrais sur Aberdeen Road pour rejoindre au plus vite la sécurité de ma chambre, quelques rues plus loin.

Les amis à qui je parlais, à l'époque, de la rumeur sur mes compétences en fellation (je ne leur disais rien des actes de violence subis) me disaient que je devais le prendre comme un compliment.

Le message aux garçons a toujours été clair: si une fille est une «salope», elle est à la disposition des hommes et n'a pas le droit de dire non. Quand une «salope» a dit oui à un mec, elle n'a pas le droit de te dire non, à toi. Les filles et les femmes dont la promiscuité, réelle ou imaginaire, leur colle une étiquette deviennent le bouc émissaire des comportements nocifs des garçons et des hommes. Un baiser échangé un été, en colonie de vacances, a mis dans la tête de nombreux garçons l'idée que je n'avais pas le droit de refuser leurs avances.

Pendant des années, j'ai refusé de fréquenter la plupart des garçons de mon école, ayant appris que c'était potentiellement dangereux. Je sortais avec des garçons plus âgés, qui semblaient plus respectueux et qui, je le croyais, me rendaient cool. De toute évidence, j'étais intelligente, amusante et très mûre, contrairement aux autres filles de mon âge.

Ces «garçons» plus âgés étaient des adultes (entre 24 et 26 ans) qui voulaient passer du temps avec moi, à condition que la nuit se termine par la réalisation de leurs fantasmes «à peine légaux». Je rêve aujourd'hui de les voir inculpés de détournement de mineure.

Mon expérience à l'école secondaire a eu des effets graves et durables sur mon amour-propre. Pendant longtemps, l'image que les garçons et les hommes avaient de moi et ce qu'ils se permettaient avec moi est devenue réalité: puisque, quoi que je fasse, ils me traitaient de salope, autant en être une vraie. C'est tout ce qu'ils attendaient de moi de toute façon, non?

Vingt ans après avoir raconté ce premier baiser à des amis et la naissance d'une réputation dont je n'ai jamais réussi à me débarrasser, j'ai encore parfois du mal à faire confiance aux hommes qui n'essaient pas de coucher avec moi.

Mes camarades de classe se sont comportés comme des enfants, des petits cons cruels qui ne se rendaient pas compte que cette étiquette me collerait à la peau. Je me demande si, aujourd'hui, ils se rendent compte de la nocivité des rumeurs. Je me demande si Brett Kavanaugh et ses amis de prépa comprennent ou se soucient aujourd'hui du lien direct qui existe entre le fait de se vanter de leurs supposées conquêtes sexuelles et la façon dont les garçons et les hommes se sentent autorisés à abuser du corps des femmes et à légiférer sur celui-ci.

Je me demande si l'un d'entre eux se soucie de savoir que, chaque semaine ou presque, je fais le même cauchemar: j'essaie de m'échapper d'une Jeep dont la vitre et la portière ne se brisent jamais.

Ce blogue, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Karine Degliame-O'Keeffe pour Fast for Word.